«Des risques réels existent» : pourquoi une guerre contre des sous-marins russes pourrait-elle…

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By InfoHunter


Début février, plusieurs hauts gradés de marines alliées de l’Otan se sont réunis à Paris. Ils ont notamment reconnu que la menace russe était plus importante que jamais, notamment dans le Nord de l’Atlantique. De quoi anticiper un affrontement, dans les prochaines années ?

Un conflit inéluctable ? Dans certaines zones de la planète, notamment le Nord de l’Océan Atlantique, les forces militaires de l’Otan et celles de la Russie se livrent une véritable bataille à distance. Investissements massifs dans des sous-marins dernière génération, actions hybrides, les deux camps préparent un affrontement, qui pourrait éclater d’ici à deux ou trois ans, selon plusieurs hauts gradés alliés.

Les militaires de l’Otan ne comptent en effet plus les opérations de guerre conventionnelle, de guerre asymétrique et de cyberguerre qu’ils attribuent à la Russie dans les eaux européennes. Brouillages, survols de drones au dessus de sites sensibles, infrastructures maritimes endommagées… «Nous ne devons pas accepter cela comme la nouvelle normalité, car cela nous contraint à réduire notre marge de manœuvre et nous place dans une position stratégique moins avantageuse», a par exemple déclaré le vice-amiral Harold Liebregs,présent en capitale française, lors de la Conférence navale de Paris organisée par l’Institut français des relations internationales (Ifri), mardi 3 février.

«Des risques réels existent, notamment dans la zone grise»

Face à ce constat, le commandant de la Marine royale néerlandaise a affirmé qu’un conflit ouvert avec la Russie pourrait éclater en 2028 ou 2029. «Des risques réels existent, notamment dans la zone grise», reconnaît pour sa part le professeur et directeur adjoint du département des études de la défense au Collège royal d’état-major des Forces canadiennes, Pierre Pahlavi, interrogé par .

La zone grise correspond à toute confrontation dépassant la compétition standard et diplomatique mais qui ne franchit pas le seuil de la guerre. Une déstabilisation qui est souvent placée entre la paix et la guerre pouvant intégrer des approches conventionnelles et non conventionnelles. Elles sont d’ailleurs majoritairement intentionnellement dissimulées, ce qui rend difficile l’attribution de la responsabilité.

«Des risques réels existent» : pourquoi une guerre contre des sous-marins russes pourrait-elle...
Des vedettes de la marine suédoise, en octobre 2014, patrouillent dans l’archipel de Stockholm, à la recherche de ce que l’armée qualifie de menace étrangère à la suite d’un signalement d’«activité sous-marine étrangère». AFP PHOTO / MARKO SAAVALA / SWEDEN OUT

Bien que l’Otan ne puisse pas toujours confirmer qu’il s’agit d’agissement russes, «les opérations de surveillance, les sondages d’infrastructures sous-marines, le renseignement d’origine électromagnétique ou les divers incidents en mer» doivent néanmoins être pris au sérieux par le camp allié, selon Pierre Pahlavi.

Pour prévenir un conflit potentiel, le vice-amiral Harold Liebregs explique que des investissements doivent être consentis : «Nous devons donc intensifier nos efforts et nous préparer à la guerre. L’un de nos principaux défis est d’accroître la puissance de feu en mer. Nous remplaçons donc toute la flotte : sous-marins, frégates, destroyers, navires de transport amphibie, chasseurs de mines».

classe typhoon, Yasen-M, Kazan… un arsenal russe qui inquiète

En France, l’heure pourrait également rapidement être aux investissements massifs, «le nombre de bâtiments» étant jugé trop court, par le général Fabien Mandon. De même, les «quantités de missiles embarqués» sont «également insuffisantes». «Cela fera partie des axes d’effort à l’avenir parce qu’il y aura un combat difficile en mer», explique le haut gradé français.

Pour l’Otan, l’heure est à la préparation d’une bataille navale âpre face à la Russie, qui peut elle compter sur un arsenal impressionnant. En plus de la classe Typhoon, ces sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) soviétiques puis russes considérés comme les plus imposants au monde et déployés dès 1980, la Russie peut compter sur le Yasen-M, une nouvelle lignée d’engins ultramodernes, aboutissement d’un développement débuté dès la fin de l’URSS et entré en service dans les années 2020. Parfait équilibre entre chasse sous-marine et frappe longue portée, il se dispute aux yeux des observateurs le titre de meilleure classe de sous-marins au monde avec le Virginia Block V américain.

Dans ses rangs, on compte le célèbre Kazan, réputé comme «le sous-marin nucléaire le plus puissant au monde». Un monstre d’acier à propulsion nucléaire furtif et dont la puissance est à ce jour inégalée. Il peut en effet embarquer un missile hypersonique appelé Zircon, qui vole jusqu’à sa cible entre Mach 6 et 8. Il est notamment unique grâce à sa capacité à réorienter sa trajectoire en vol, ce qui le rend presqu’impossible à intercepter.

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Long de 130 mètres, le Kazan est doté d’une force de frappe record, grâce à sa capacité à embarquer un armement hypersonique © ADALBERTO ROQUE / AFP

Enfin, au rayon des submersibles impressionnants dont dispose Moscou, le pays a développé un nouveau type de SNLE, le Boreï-A, qui remplace sa gamme Delta. Plus compact, discret et performant que son prédécesseur, il se charge de missiles ballistiques Bulava.

Pour Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe (CCI France-Russie), également sollicité par , la flotte russe s’est également développée ces dernières années grâce au conflit que mène le pays en Ukraine. «Il existe un lien, qui est celui de l’exportation des tensions nées du conflit russo-ukrainien vers d’autres théâtres navals hors mer Noire : la Baltique, la mer du Nord, l’Arctique, la Méditerranée», explique dans un premier temps le géopolitologue.

«On le constate déjà avec des navires de transport russes qui ont coulé « mystérieusement » en Méditerranée ces derniers mois. En outre, si la guerre en Ukraine est avant tout un conflit terrestre, la Russie continue de développer sa marine de guerre pour ses autres théâtres navals, principalement ses flottes du Nord et du Pacifique. C’est ce qui gêne les responsables militaires qui se sont exprimés récemment en dressant le constat que la sous-marinade russe demeurait, selon eux, un challenge pour l’ensemble des marines otaniennes», reprend-il.

En plus de la qualité de sa frappe navale, la Russie suscite la crainte de l’Otan par ses récents investissements massifs. «L’élément qui retient le plus mon attention dans l’Atlantique, en particulier, est l’investissement russe dans sa flotte du Nord et notamment dans ses capacités sous-marines qui n’a pas diminué», a ainsi commenté le général Gwyn Jenkins, à Paris.

Zapadnaïa Litsa, une base stratégique russe incontournable

Si la présence russe a toujours été particulièrement forte dans l’Atlantique Nord, elle semble même s’être intensifiée ces derniers mois. «Au cours des deux dernières années, le nombre de navires russes menaçant les eaux britanniques a augmenté de 30%», a ainsi reconnu un communiqué du ministère britannique paru le 12 février 2026. Les sous-marins russes ont notamment un accès à proximité du littoral de la Grande-Bretagne, grâce à une base russe située à proximité directe de l’Europe. En effet, les appareils russes quittant la base navale de Zapadnaïa Litsacette, zone militaire du Nord et de la Baltique, traversent le passage stratégique situé entre le Groenland, le Royaume-Uni et l’Islande, appelé GIUK. Une ligne géographique imaginaire notamment empruntée par les navires militaires et les sous-marins russes provenant dece lieu hautement stratégique.

Cette base navale est la plus grande du pays construite pour la Flotte du Nord de la marine soviétique. Elle est située au point le plus à l’ouest de la péninsule de Kola, à seulement 45 km de la frontière norvégienne. En plus d’avoir été construite pour être le port d’attache du célèbre sous-marin nucléaire K-3, elle est aujourd’hui la base du TK-208 Dimitri Donskoï de la classe Typhoon, le C-373, le TK-17 Arkangelsk, le TK-20 Severstal, le B-138 Obsninsk de la classe Victor-III, le K-410 Smolensk de la classe Oscar-II et le K-560 Severodvinsk de la classe Iassen.

De quoi causer des maux de tête aux stratèges européens et américains, eux qui avouent que «les Russes n’ont pas besoin de mobiliser beaucoup de moyens pour nous fixer parce que nous ne prenons, à juste titre, aucun risque quand il s’agit de permettre à un acteur agressif, comme un sous-marin russe, d’agir dans notre pré carré, et cela nous oblige à mobiliser beaucoup de ressources pour y faire face», comme l’a reconnu le général britannique Gwyn Jenkins.

L’Ukraine, «moteur et frein» de la Russie ?

Si le conflit entre la Russie et l’Ukraine a pu représenter un théâtre d’opération bénéfique au pays dirigé par Vladimir Poutine, qui y a fait progresser son arsenal, cette guerre est «à la fois un moteur et aussi un frein», selon Pierre Pahlavi. «Les investissements massifs de la Russie, qu’ils soient militaires, industriels ou politiques, sur le front ukrainien constituent un facteur limitant. L’ouverture d’un second théâtre d’opérations de haute intensité dans l’Atlantique Nord mettrait à rude épreuve ses capacités, ce que Moscou a jusqu’à présent évité», a-t-il analysé.

Selon une étude réalisée par le Service fédéral de renseignement allemand (BND) en février 2026, la Russie consentirait en effet des efforts de guerre largement supérieurs à ce que le Kremlin reconnaît publiquement. Les dépenses militaires auraient ainsi triplé entre 2021 et 2025, passant de 80 milliards d’euros à environ 250 milliards l’an dernier. Il s’agit de la moitié du budget annuel du pays et 10% du PIB national en 2025.

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Les dépenses militaires russes ont atteint 10% du PIB du pays, en 2025 © REUTERS / Sputnik / Vyacheslav

C’est notamment pour cette raison que le politologue canadien tempère les propos des hauts-gradés européens et nord américains, au moment d’évoquer la probabilité d’une guerre dans les eaux de l’Atlantique : «Une confrontation navale conventionnelle de grande ampleur entre la Russie et l’Otan dans cette zone constituerait une escalade majeure aux conséquences généralisées. Pour plusieurs raisons stratégiques, politiques et économiques, aucune des deux parties ne semble rechercher activement une telle issue».

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Pour Igor Delanoë,«ces déclarations s’inscrivent dans la continuité d’autres propos tenus par des responsables politiques et militaires européens. S’il revient aux militaires de se préparer pour tous les scénarios, surtout les pires, et de faire leur la maxime « si tu veux la paix, prépare la guerre », on peut raisonnablement rester sceptique quant au côté inéluctable du choc qui nous est présenté. D’un autre côté, même si l’on peut encore avoir du mal à se résoudre à une telle fatalité, elle perpétuerait la prophétie auto-réalisatrice, le « on vous l’avait pourtant bien dit », qui est malheureusement une des caractéristiques des relations russo-occidentales depuis 1991».

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