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Mardi 11 novembre, Gérard Araud, ex-ambassadeur de France en Israël et aux États-Unis était l’invité de « Tout est politique » sur franceinfo. Alors qu’il publie « Leçons de diplomatie – La France face au monde qui vient », il s’est penché sur la position de la France vis-à-vis du conflit israélo-palestinien, mais aussi sur les relations tendues entre la France et l’Algérie, ainsi que sur le rapport privilégié entre Emmanuel Macron et Donald Trump.
Ce texte correspond à une partie de la retranscription de l’interview ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder en intégralité.
Sonia Chironi : Vous avez été ambassadeur de France à Tel Aviv (Israël). On a envie de commencer par vous faire réagir à l’image du président de l’autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, qui est ce mardi soir à l’Élysée, et qui a tenu une conférence de presse avec Emmanuel Macron, qui a renouvelé ses promesses de mener des réformes au sein de l’autorité palestinienne, de tenir des élections. On a aussi eu une annonce de la création d’un comité conjoint pour élaborer la constitution de l’État palestinien que la France vient de reconnaître. Que nous dit cette visite ?
Gérard Araud : D’abord, souvent, on réduit l’initiative française à la question de la reconnaissance de l’État palestinien, alors qu’en réalité, il y a eu pendant plusieurs mois toute une série de réunions, de mesures. L’objectif, en gros, c’est de créer un interlocuteur à Israël. C’est-à-dire prouver à Israël qu’il a en face de lui un État palestinien, ce qui veut dire des élections, puisque Mahmoud Abbas n’a pas fait face au corps électoral palestinien depuis 2006, mais également une constitution. Abbas a condamné le Hamas. Un certain nombre de pays, notamment la Grande-Bretagne et l’Australie, nous ont suivis pour essayer de dire aux Israéliens, qui affirment souvent n’avoir pas d’interlocuteurs sérieux, que non, ils ont en face d’eux une autorité palestinienne régénérée par des élections.
Il est difficile de parler d’interlocuteur sérieux en parlant d’un homme qui n’a pas fait face, comme vous l’avez rappelé, aux élections depuis presque 20 ans.
Oui, et c’est pour ça que Mahmoud Abbas a affirmé qu’il y aurait des élections en 2026. C’est, au fond, ce que j’oserais qualifier de sorte de paquet-cadeau pour prouver, donner une légitimité à un interlocuteur face aux Israéliens.
Nathalie Saint-Cricq : Personne ne croit vraiment que Mahmoud Abbas soit capable d’organiser tout ça. D’abord parce qu’il a 89 ans. Ensuite, il est relativement discrédité et détesté par un certain nombre de personnes, trop pro-israélien pour les uns, et trop pro-hamas pour les autres. Est-ce que cela signifie que c’est pour masquer la misère ou est-ce que vous croyez vraiment qu’il pourra y avoir des élections ? Qu’est-ce qui émerge, qui pourrait être un leader ?
Ce n’est pas un cache-misère. Je dirais plus sérieusement que c’est une situation désespérée. J’avais l’habitude de dire à mes collaborateurs qui prouvaient qu’une de mes idées n’était pas bonne : « Proposez quelque chose d’autre ». Aujourd’hui, qu’est-ce qu’on peut essayer de proposer pour mettre un terme à cette situation absolument désespérée ? Vous avez donc cette autorité palestinienne qui est prise en main un peu, il faut bien le dire, par les monarchies arabes, pour aller de l’avant, et ils disent pouvoir organiser des élections. En réalité, j’ajouterai un obstacle beaucoup plus fort que tous ceux que vous venez de citer, c’est évidemment l’État d’Israël. Israël ne veut pas avoir d’interlocuteur palestinien, parce qu’un interlocuteur palestinien remet sur la table la question d’un État palestinien, et Israël ne cesse de répéter qu’il ne veut pas d’État palestinien. Donc, je ne parierai pas grand-chose, mais, en même temps, je ne vois rien d’autre. Je ne vois pas d’autres solutions ou d’autres tentatives de sortir de cette impasse actuelle.
Emmanuel Macron a changé d’avis sur la question de la reconnaissance de l’État palestinien. Vous lui reprochez d’ailleurs dans le livre d’avoir souvent changé d’avis en matière de diplomatie. A-t-il bien fait de changer d’avis cette fois-ci ? Sur ce sujet ?
Je dirais qu’il est arrivé à une conclusion, devant le blocage total du côté israélien, qu’il fallait chercher une solution ailleurs. Ça a pris un certain temps parce que, contrairement à ce que beaucoup pensent, je dirais que les instincts du président de la République sont plutôt pro-israéliens. C’est un ami d’Israël. Et c’est la raison pour laquelle il ne s’engageait pas dans la voie de la reconnaissance. Mais, étant donné la situation, étant donné qu’Israël n’offre pas la moindre voie vers un processus politique, je pense qu’il s’est résolu à s’engager dans cette reconnaissance.
Nathalie Saint-Cricq : Concernant l’Algérie, on a eu quelques oscillations aussi, quelques modifications de position. Comment décririez-vous l’état actuel des choses ? Où en est-on ? Ça fait un an pour Boualem Sansal. Un an que les choses se dégradent, qu’on soit gentil ou méchant, ça ne change rien. Ils ne reprennent pas les OQTF, on peut bloquer les visas, on peut faire tout ce qu’on veut, on n’obtient rien.
Dans le livre, vous dites que les relations franco-algériennes sont chaotiques par nature.
Par nature, d’abord parce que, pour le régime algérien, il faut bien le dire, la France est le bouc émissaire qui est absolument parfait de leur malheur, de leurs difficultés. Et d’une certaine manière, ce régime algérien, sa légitimité, c’est la guerre contre la France.
Nathalie Saint-Cricq : Est-ce que vous adhérez à l’expression « rente mémorielle » ?
Oui, tout à fait. Ils utilisent une rente mémorielle. Mais, de notre côté, aujourd’hui, il est évident que lorsqu’on parle d’Algérie dans le débat politique français, on fait de la politique intérieure. On est dans la politique intérieure. Aujourd’hui, l’immigration, l’islam, tout ça, ça permet à une certaine droite française de taper sur l’Algérie, qui est à la fois la source de l’immigration et un pays arabe. Mais le problème, la conséquence, c’est que plus vous vous engagez dans cette voie de la polémique publique, plus vous êtes sûr de ne pas libérer Boualem Sansal. Il faut négocier. Quand vous négociez, vous ne le faites pas sur la place publique. Ce que font ces gens qui disent qu’il faut tordre le bras de l’Algérie, ça veut dire que non seulement l’Algérie devrait libérer Sansal, mais l’Algérie devrait s’humilier, montrer qu’elle cède face à la France ? Alors là, je peux vous dire que jamais l’Algérie ne cédera face à la France. Donc, il faut une négociation qui, pour fonctionner, doit être discrète. Or, la discrétion, ce n’est pas la caractéristique de notre classe politique sur ce sujet aujourd’hui.
Face à Donald Trump, est-ce qu’Emmanuel Macron tient son cap ? On dit souvent qu’il est l’un des rares chefs d’État européens, et peut-être même le seul, à pouvoir lui parler, à avoir accès directement à lui. Avec quels bénéfices ?
C’est exact et c’est un véritable exploit. Il a réussi, depuis le 14 Juillet 2017, où il avait reçu le nouveau président américain pour le défilé du 14 juillet, à conserver une relation avec Donald Trump, et je pense qu’il est l’un des seuls chefs d’État à l’avoir fait. Moi, quand j’étais ambassadeur à Washington, il était au téléphone avec Donald Trump au moins une fois par semaine. Il y a une relation. Cela étant, et le président de la République en est parfaitement conscient, il me l’a dit à plusieurs reprises, personne n’a d’influence sur Donald Trump. Donald Trump se moque éperdument de la vie des autres, éperdument des alliés ou pas des alliés.
Pourquoi le prend-il au téléphone alors ?
Parce que justement, il a cette relation avec Emmanuel Macron. Le personnage est quand même curieux. Un jour, j’étais là, il a dit au président de la République : « Tu sais pourquoi, Emmanuel, je t’aime beaucoup ? Parce que tu es un gagnant ». Donc, après un entretien qui n’avait vraiment pas beaucoup de sens, j’avais demandé au président de la République : « Mais qu’est-ce que vous en tirez ? ». Et il m’avait répondu : « Il n’y a rien à en tirer, mais c’est l’homme le plus puissant au monde ». Voilà, Donald Trump est l’homme le plus puissant au monde, et donc le président de la République était évidemment contraint d’essayer de garder un fil direct avec lui.
Cliquez sur la vidéo pour regarder l’entretien en intégralité.