L’histoire de l’art regorge de fric-frac spectaculaires. Et pas besoin de jouer à « Ocean’s Eleven » pour repartir avec un beau butin.
Un monte-charge, une nacelle, des disqueuses, deux scooters et un butin de huit pièces des joyaux de la couronne de France, estimé à 88 millions d’euros. C’est le scénario hollywoodien du spectaculaire cambriolage au Louvre, dimanche 19 octobre. Bien souvent, les musées se révèlent être des proies faciles pour des voleurs imaginatifs… qui ont ensuite plus de mal à écouler la marchandise. Des pieds nickelés aux rois du crime parfait, franceinfo vous raconte quatre braquages rocambolesques d’œuvres d’art survenus ces dernières décennies.
Mais qui a (vraiment) volé le « Portrait du duc de Wellington » ?
Vous ne le savez pas encore, mais vous connaissiez ce tableau. C’est un des gags du premier James Bond : prisonnier de la base du docteur No, l’agent secret au service de sa Majesté marque un temps d’arrêt devant un tableau du XIXe siècle, apposé sur un chevalet, en bas d’un escalier : le Portrait du duc de Wellington, peint par le maître espagnol Francisco Goya. « Ah, c’est là qu’il était ! » Un clin d’œil qui parle au public de 1962 : à l’époque, le duc est le tableau le plus recherché du monde.
Ce joyau, acquis à l’été 1961 par le gouvernement britannique pour l’arracher aux griffes d’un collectionneur, a aussitôt été exposé à la National Gallery de Londres. Jusqu’à ce matin du 22 août. Pendant sa ronde, un garde découvre que le précieux tableau a disparu, cadre inclus. Rapidement, les limiers de Scotland Yard retracent le mode opératoire du braqueur : il a utilisé une échelle de six mètres, laissé par des peintres en bâtiment, pour ouvrir la fenêtre non verrouillée des toilettes des hommes, avant de dérober la toile et de repartir par le même chemin. Le mystérieux monte-en-l’air se fend d’une lettre à la police, dix jours plus tard. Il demande que le gouvernement verse 140 000 livres (160 000 euros de l’époque, qui équivaudrait aujourd’hui à plus de deux millions d’euros, selon les calculs du Guardian), équivalant au prix d’achat de l’œuvre, pour payer la redevance télé de retraités.
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Au terme d’échanges épistolaires à rallonge, l’œuvre est finalement restituée dans la consigne de la gare de Birmingham, en 1965. L’Arsène Lupin britannique se livre à la police quelques semaines plus tard. Kempton Bunton, 58 ans, chauffeur de bus à la retraite vivant de l’aide publique dans sa petite maison du nord de l’Angleterre. Il est traduit devant un tribunal, où son franc-parler provoque des rires nerveux dans l’assistance, décrit le livre The Duke of Wellington, Kidnapped, du juriste Alan Hirsch.
– « Quand vous l’avez décroché de la National Gallery, pensiez-vous restituer le tableau ? »
– « Bien sûr, je n’allais pas l’accrocher dans ma cuisine ! »
– « Pourquoi n’en avez-vous jamais parlé à votre femme ? «
– « Le monde entier aurait été au courant ! »
Son avocat trouve une faille juridique : priver définitivement le public de l’œuvre est pénalement répréhensible, mais Bunton l’a rendue. Il n’écope que de trois mois de prison… pour ne pas avoir restitué le cadre. Et son combat désintéressé pour les retraités téléphages lui vaut la sympathie de l’opinion.
Affaire classée ? Dans son jugement, le tribunal exprimait déjà des doutes sur l’agilité de Bunton, mort dans l’anonymat en 1976, pour réaliser un tel casse. Il faut attendre 2012 pour apprendre, dans des documents déclassifiés cités par The Guardian, que la police avait un autre suspect depuis 1969 : John, le fils Bunton. Il avoue le vol après une arrestation dans une autre affaire. Trop tard, le dossier du Goya est prescrit. L’homme se confiera des années plus tard à son fils, Chris, qui ne le croira pas tout de suite. « Je pensais qu’il avait bu un coup de trop », reconnaît-il auprès du magazine Radio Times.
Comment le Sherlock Holmes du marché de l’art a sauvé « Le Cri »
La fenêtre de la Galerie nationale (Nasjonalgalleriet) à Oslo, en Norvège, éclate sous des coups de marteau. Un homme s’y glisse. Tout le monde a la tête ailleurs. Ce 12 février 1994, c’est le jour de la cérémonie d’ouverture des Jeux d’hiver, attribués à la surprise générale à la petite station norvégienne de Lillehammer. Même le gardien de permanence au musée ne consulte que d’un œil distrait la douzaine d’écrans de contrôle devant ses yeux. Il ne détecte pas l’intrus, qui a devant lui 56 toiles d’Edvard Munch, maître de la peinture norvégien.
Il n’y en a qu’une qui intéresse le voleur : Le Cri. La valeur estimée du chef-d’œuvre ? Pas moins de 70 millions d’euros. Il la décroche du mur, passe la tête par la fenêtre et fait glisser la toile vers son complice en contrebas, sans ménagement. L’homme passe dans l’embrasure, jette une carte postale dans la salle et disparaît dans l’obscurité. Dessus, les policiers arrivés quelques minutes plus tard peuvent lire : « Merci pour la sécurité pourrie ! » L’enquête piétine, la police perdant du temps sur la piste d’activistes anti-avortement qui avaient promis des coups d’éclat pendant les Jeux.
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Trois mois plus tard, un homme se présentant comme Chris Roberts, mandaté par le Getty Museum de Los Angeles, rencontre les cambrioleurs dans une petite ville côtière de la baie d’Oslo. « Le musée a été formidable, ils m’ont créé une couverture parfaite », raconte Charley Hill, le plus fin limier du marché de l’art, appelé à la rescousse par la police norvégienne – en plus de Scotland Yard. Dans le documentaire de la BBC qui lui est consacré, il se rappelle « des discussions laborieuses, des moments où on a failli les perdre. Mais ils ont fini par mordre à l’hameçon. »
Jouant son rôle jusqu’au bout, Charley Hill demande à toucher le tableau, pour s’assurer que les taches de cire renversée par Munch au moment de boucler la toile sont bien présentes, raconte le livre The Rescue Artist, du journaliste Edward Dolnick. Affaire conclue. Le trio revient dans la capitale, où les voleurs doivent récupérer les 500 000 euros qu’ils réclament. Le piège se referme. Parmi les cambrioleurs, le récidiviste Paal Enger, qui écope de six ans de prison. En 1988, il avait déjà été reconnu coupable du vol d’un autre tableau de Munch, Le Vampire, à Munich (Allemagne).
Le crime parfait à 300 millions de dollars du musée Isabella-Stewart-Gardner
Dix millions de dollars de récompense à qui pourra orienter les enquêteurs du FBI vers les tableaux disparus. C’est ce que promet toujours le site du musée Isabella-Stewart-Gardner, à Boston (Etats-Unis). La récompense, qui s’élevait initialement à un million, a été augmentée en 1997 puis en 2017. C’est dire si les enquêteurs peinent à démêler ce qu’on considère toujours dans le milieu de l’art comme « le casse du siècle », perpétré le 18 mars 1990.
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Dans la nuit qui suit la Saint-Patrick, deux hommes se faisant passer pour des policiers pénètrent dans le musée, peu après minuit, avec la bénédiction des gardiens. Ces derniers se retrouvent promptement menottés, tout comme la patrouille de nuit. Les voleurs se déchaînent dans le musée et découpent sans ménagement treize toiles dont du Vermeer, Degas, Manet et Rembrandt – l’unique peinture maritime du maître flamand. Curieusement, leur butin (dont les photos sont visibles sur le site du FBI) ne comprend pas l’œuvre la plus chère exposée – Le Rapt d’Europe, par Le Titien – mais inclut un aigle napoléonien en bronze.
Trente-cinq ans après les faits, les voleurs courent toujours. « Nous avons cherché partout, les cartels de la drogue, les figures locales du crime… », soupire un enquêteur. Quand un receleur d’art connu du milieu de Boston affirme avoir vu les œuvres et se fait fort de les ramener contre l’immunité, les échantillons de peinture du Rembrandt que lui ont fourni les soi-disant voleurs se révèlent être des faux, raconte Vanity Fair.
Les enquêteurs se lancent aussi sur la piste corse, guidés par ce fameux aigle napoléonien. Pas de chance, ils retrouvent des braqueurs qui ont cambriolé un autre musée, à Nice, raconte CNN. Les policiers sont allés au Mexique, au Japon et au Canada, pour rien. Pas un détecteur de mouvement n’avait moufté pendant le braquage. « Au FBI, nous avons établi que 89% des vols dans les musées sont réalisés avec des complices en interne », rappelle un ancien agent à CNN. Au moment de vider les lieux, cette nuit de 1990, les deux braqueurs avaient lâché aux gardes menottés : « Dites [à la police] qu’ils auront de nos nouvelles. » Une promesse toujours pas tenue.
Moins de quatre minutes pour voler deux Van Gogh
Lunettes de ski et casquettes de base-ball pour masquer leur visage, Octave Durham et Henk Bieslijn escaladent un mât de drapeau situé devant le musée Van Gogh, le 7 décembre 2002. A l’aide d’une masse, ils fracassent une des fenêtres de l’établissement et font leur shopping : Vue sur la mer à Scheveningen et La Sortie de l’église de Nuenen, choisies non pas en fonction de leur valeur, mais de leur taille. « Il fallait qu’elles passent par la fenêtre », confesse Octave Durham, dans un documentaire diffusé à la télé néerlandaise en 2015. En trois minutes et quarante secondes, les deux hommes ont quitté les lieux. « On avait 70% de chances d’échouer », reconnaît Henk Bieslijn dans un documentaire diffusé en 2022, vingt après les faits, sur Arte.
Reste à trouver un acheteur. Les deux hommes se tournent vers Cor van Hout, qui compte sur son CV l’enlèvement du magnat Alfred Heineken (des bières du même nom). Mais leur client est abattu le jour de la transaction, raconte le New York Times. Ils se rabattent sur un mafioso établi à Amsterdam, Raffaele Imperiale. Marché conclu pour 350 000 euros, une fraction de la valeur réelle des œuvres volées, invendables sur le marché officiel. L’avocat de Raffaele Imperiale reconnaît la transaction, et estime auprès du quotidien américain que son client, « féru d’art », a fait « une bonne affaire ».
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Pas les deux braqueurs, qui ont claqué tout leur argent en six semaines. Voitures de luxe, montres, et même un séjour princier à… Disneyland Paris. Des signes extérieurs de richesse qui attirent l’attention de la police, qui détient déjà une casquette perdue par Octave Durham dans sa fuite, avec son précieux ADN dessus. Les forces de l’ordre capturent les deux aigrefins, non sans quelques péripéties. « Certaines personnes sont nées professeur ou footballeur. Moi, je suis né voleur », se justifie Octave Durham à la télé néerlandaise.
Il faudra quatorze ans pour remettre la main sur les tableaux, en 2016, près de Naples, chez… la mère de Raffaele Imperiale. Pour des toiles balancées par une fenêtre, au cadre arraché sans ménagement et posées sur la banquette arrière d’une voiture filant à tombeau ouvert, les dégâts sont heureusement mineurs et réparables. « Un miracle », commente le journaliste spécialisé Pieter van Os. Rangé des voitures, Octave Durham est interdit d’entrée au musée Van Gogh. Ça, c’est la théorie, glisse-t-il au Monde en 2022. « Si j’avais envie, je pourrais rentrer comme je veux. » Son comparse, Henk Bieslijn, n’en aura pas l’occasion tout de suite : il a reconnu son implication dans un braquage raté pour voler un Monet au musée Zaans de Zaandam (Pays-Bas) en 2021.