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« L’Œil du 20 heures » montre comment la géobiologie, une pseudoscience, s’invite sur les chantiers éoliens sur demande de certaines institutions de l’Etat, notamment de chambres de l’agriculture.
Implanter une éolienne, ça ne s’improvise pas. Il faut analyser les caractéristiques du sol, la vitesse du vent et l’impact sur le voisinage : les agriculteurs comme leurs troupeaux. C’est là qu’entrent en scène de drôles d’experts : des géobiologues, une version moderne des « sourciers ». Leurs recommandations n’ont aucune base scientifique mais ils sont pourtant imposés par certaines autorités locales et appelés par certains éleveurs qui soupçonnent les éoliennes de générer des ondes.
Olivier Ranchy est l’un d’eux. Avec sa baguette, cet employé de la chambre d’agriculture des Pays de la Loire se dit capable de ressentir des forces invisibles qui troubleraient les animaux des élevages. Dans une ferme de la Sarthe, il nous fait une démonstration : « Ma zone de perturbation, elle va de là à là » nous explique-t-il, en affirmant ressentir une « zone de perturbation » occasionnée par un mystérieux cours d’eau souterrain. « Là, ça nous pousse devant », décrit-il face caméra. « Regardez : je pars en avant. Si je ne mets pas mon pied, je tombe. Donc le cours d’eau va vers l’avant. »
Ces interventions sont mal vécues par les ingénieurs qui travaillent sur les éoliennes. Nous en avons interrogé certains, sous couvert d’anonymat car le sujet est sensible : ils craignent d’être écartés de futurs projets. En 2024, leur parc éolien situé en Loire-Atlantique a été pointé du doigt car des vaches à proximité ont développé des infections aux mamelles. « En fait, les agriculteurs ont eu des problèmes, ils ont appelé la chambre d’agriculture qui a décidé de faire intervenir un géobiologue. Ils sont venus à deux », décrivent-ils.
Sur place, les géobiologues griffonnent des mots étranges sur le socle de l’éolienne. Les ingénieurs nous les déchiffrent :
« Donc là vous avez un A, un G. C’est Amour et Gratitude. Et Ho’oponopono en raccourci. C’est censé corriger une énergie négative que l’éolienne engendrerait. »
un ingénieurà « L’Oeil du 20 heures »
Une scène lunaire pour ces ingénieurs, mais ils n’ont pas vraiment eu le choix. Nous nous sommes procuré un protocole envoyé par la préfecture de Loire-Atlantique aux fournisseurs d’énergie renouvelable dans le cadre de projets éoliens. Coécrit avec la chambre d’agriculture Pays de la Loire, ce protocole mentionne « un diagnostic géobiologique […] fortement conseillé ». Si elle assure que ce recours n’a rien d’obligatoire, les ingénieurs interrogés sous couvert d’anonymat dénoncent que « si on ne le fait pas, l’autorisation est mise à mal ».
Les diagnostics que les géobiologues réalisent sur les chantiers éoliens ne sont pas rendus publics, mais nous en avons récupéré quelques-uns. L’un d’eux demande ainsi de « déplacer le centre de l’éolienne de 7m10 vers l’ouest » afin d’éviter une soi-disant zone de perturbation. Dans un autre document, les géobiologues recommandent « l’utilisation de pneumatit« pour le béton du socle des éoliennes, un produit vendu par une entreprise suisse prétendant mettre de « la vie dans le béton ».
Il est composé de « bouts de fémur droit du geai des chênes » ou encore « des écailles de papillon ». Sans oublier le processus de fabrication. Pour obtenir du pneumatit, il faut diffuser de la musique, et pas n’importe laquelle : du Jean-Sébastien Bach. Tout cela a un prix. Les rapports sont facturés plusieurs milliers d’euros aux fabricants d’éoliennes. Et pour ajouter du pneumatit, comptez 15 000 euros supplémentaires.
Comment justifier de tels diagnostics ? La chambre d’agriculture Pays de la Loire salarie trois géobiologues. Son président, Olivier Lebert, réfute toute pratique ésotérique. « Aujourd’hui, quand on implante un bâtiment d’élevage, on observe aussi où sont les courants de perturbations du sol. Cette même logique, on voudrait la proposer et l’imposer à tous les nouveaux projets qui peuvent se baser sur le territoire », défend-il. Selon lui, les géobiologues calmeraient les résistances des agriculteurs face aux éoliennes : « C’est pour leur permettre une meilleure acceptation des projets et une meilleure acceptation de l’ensemble des fermes qui sont autour. Et finalement, c’est pour rassurer tout le monde. »
Nous ne sommes pas les seuls à avoir trouvé cela étrange. Alerté par les révélations du youtubeur G Milgram il y a quelques mois, le député Eric Bothorel a interpellé la ministre de l’Agriculture sur le sujet. En commission parlementaire, le 20 novembre 2024, il lui demande :
« Ce sont des gens qui vont sur le terrain, qui voient des petites forces, des gnomes, des trolls, et vous vous ne pouvez pas les voir car vous n’êtes pas géobiologue. »
Eric Bothorel, député des Côtes-d’Armoren commission parlementaire
Le député ajoute : « Les chambres d’agriculture sont des établissements publics financés par de l’argent public. Madame la ministre, pouvez-vous préciser la position de votre ministère sur la géobiologie ? » Annie Genevard n’a pas l’air perturbé par l’absurdité de la description et répond : « Les chambres d’agriculture se sont saisies de la question et sont vigilantes quant à son application sur le terrain. Les perspectives, c’est de développer les travaux de recherche. »
Loin de rejeter la géobiologie, Annie Genevard reprend ici la recommandation d’un rapport de son ministère, consacré à l’impact des éoliennes. On peut y lire que « la recherche devrait explorer les pratiques développées sur le terrain par certains géobiologues pour en identifier les éventuels fondements scientifiques ». Ce rapport est coécrit par Dominique Tremblay, inspecteur général de l’agriculture. Le nom de ce haut fonctionnaire apparaît parmi les diplômés d’une certaine « école française de géobiologie ». Est-il juge et partie ? Contactés, ni l’auteur de ce rapport, ni le ministère de l’Agriculture ne nous ont répondu.
La réponse que nous fait l’Académie des sciences, elle, est sans appel : la géobiologie relève « de croyances et de pseudo-sciences ». Une activité clairement incompatible avec toute recherche scientifique.
le rapport du ministère de l’agriculture
le site de l’école française de géobiologie
l’enquête du Youtubeur G Milgram : partie 1 et partie 2
les travaux du scientifique Sébastien Point
les travaux de l’Afis (association française pour la recherche scientifique)