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Astrid M. s’est pendue en juin 2023, après douze ans de vie commune avec le père de son fils. Cet homme comparaît au tribunal correctionnel d’Evreux jeudi.
« Pardonne-moi mon amour, ma lumière, la pression est forte sur moi. Et puis je ne sais pas si j’aurai la force de vivre le pénal. Je souffre trop. Pardon à tous, pardon à toi, pardon au monde. Je suis une catastrophe. Madame catastrophe tire sa révérence. » C’est par ces mots, adressés à son fils de 6 ans, qu’Astrid M. achève sa lettre d’adieu. Cette femme de 47 ans a été retrouvée pendue à son domicile, à Conches-en-Ouche (Eure), le 23 juin 2023. Deux ans après son suicide, son ex-conjoint, cadre qui a depuis récupéré la garde de leur petit garçon, comparaît jeudi 24 avril pour violences intrafamiliales devant le tribunal correctionnel d’Evreux.
Fabien A. est notamment jugé pour violences volontaires avec ITT (interruption du temps de travail) inférieure à huit jours. Or, selon les proches d’Astrid M., ce sont ces mêmes violences, physiques et surtout psychologiques, qui ont conduit à sa mort, sous la forme d’un suicide forcé. C’est d’ailleurs après ce passage à l’acte que le parquet d’Evreux a engagé des poursuites à l’encontre de cet homme de 52 ans, alors que deux plaintes, consultées par franceinfo, avaient été déposées par Astrid en 2022. « C’est parfaitement possible juridiquement. Néanmoins, bien sûr, cela va donner une tonalité très particulière au procès », reconnaît le procureur, Rémi Coutin.
Si la plaignante ne sera pas là pour témoigner de ce qu’elle a vécu pendant douze ans dans le huis clos conjugal, son « mémo de vie », révélé par Les Jours dans une série d’articles qui lui est consacrée, parlera pour elle. Cet outil digital a été lancé fin 2020 pour permettre aux victimes de documenter les violences subies. Astrid M. a ouvert un compte début 2021, mais elle antidate ses messages pour remonter le fil de sa vie avec Fabien A., rencontré sur les bancs des Beaux-Arts de Nantes à la fin des années 1990. Après une brève relation d’un an, le couple se reforme en 2009. « Je suis si bien dans ses bras », écrit-elle lorsqu’elle revient sur ses débuts avec celui qui « faisait le super-héros », chez qui elle s’installe dans l’Eure, laissant sa vie parisienne derrière elle.
La lune de miel vire rapidement au cauchemar. A partir de 2010, elle raconte dans ce journal intime sécurisé, dont un exemplaire imprimé a été retrouvé dans sa voiture par sa famille, que Fabien A. « espionne ses mails », qu’il lui « fait la gueule au petit déjeuner » après avoir « rêvé » qu’elle le trompait, qu’elle prend « du Xanax » pour « supporter la pression ». La situation empire à la naissance de leur fils Lucas* en 2016. Astrid M. se voit reprocher d’être une mauvaise mère. Elle relate avec force détails un épisode où son conjoint est fou de « rage » car le bébé a fait caca dans la piscine du jardin et qu’elle ne réagit pas assez vite : « Il me siffle, il hurle : ‘Tu as un cerveau ?’, ‘Tu es handicapée ?’, ‘T’as de la merde dans la tête ?’, ‘T’as rien dans le crâne bordel !' »
Au fil des posts, les récits de brimades et les humiliations se multiplient. « Il m’appelle ‘Mon copain à nichons’ en raison de ma démarche lourde, pas féminine », note Astrid M. Un jour où elle rentre en retard, il lui lance : « Toujours décevante, jamais surprenante, c’est ce qu’on inscrira sur ta tombe. »
« Je ne comprends pas pourquoi il a tant de haine contre moi. Vraiment, je suis là, imparfaite, mais je suis là pour lui, même dans les moments difficiles. »
Astrid M.dans son mémo de vie
Fabien A. souffre de problèmes de dos et malgré les antidouleurs, il s’alcoolise régulièrement le soir, selon le récit d’Astrid M. Comme autant de petits cailloux semés, elle poste des photos de cadavres de bouteilles ou de son compagnon allongé au sol et des SMS qu’elle lui envoie – « Je n’en peux plus que tu me stresses, que tu me presses, je n’en peux PLUS. » Mais aussi des audios. « On a des heures d’enregistrement où il la met plus bas que terre, où on l’entend dire qu’elle ne sert à rien, qu’elle est incapable d’élever l’enfant, qu’elle lui gâche sa vie, qu’elle n’est bonne à rien », souligne Audrey Chefneux, l’avocate de la famille d’Astrid M. « On était aussi dans un véritable contrôle coercitif où il épiait tout », poursuit-elle.
Des violences physiques sont rapportées à partir de 2020. Le 16 janvier, Astrid M. écrit que Fabien A., « ivre », lui « fait une clé en ciseaux et coince [son] cou ». Après d’autres épisodes du même ordre cette année-là, elle effectue une première déposition en gendarmerie, mais sans porter plainte, car elle a peur « que le ciel lui tombe sur la tête ». L’année suivante, le 13 mai, elle appelle les gendarmes après une scène où, selon ses dires, Fabien A. lui « saisit » et lui « écrase le bras », tout en l’injuriant devant leur fils Lucas. Les forces de l’ordre l’éloignent chez une amie avec l’enfant, mais elle revient le lendemain.
Début 2022, le petit garçon confie que son père lui a mis les mains autour du cou parce qu’il était en colère. Astrid M. l’enregistre et fait constater ces propos par huissier. Des accusations de « violences volontaires » desquelles Fabien A. devra aussi répondre lors du procès. Elle se décide à porter plainte quelques semaines plus tard, en avril, et informe la gendarmerie qu’elle tient un mémo de vie sur les violences qu’elle dénonce. Celui-ci ne sera ni saisi auprès de l’association France Victimes, à l’origine du dispositif, ni récupéré sous sa forme imprimée par les gendarmes après la mort d’Astrid. « Elle a tout fait comme il fallait, elle est allée voir une association, elle a porté plainte pour protéger son fils. De cette plainte, elle a récolté la haine et cela a entraîné une énorme culpabilité », se désole Sandrine M., sa sœur aînée.
Lors de sa seconde plainte déposée en octobre 2022, après leur séparation, Astrid M. témoigne de cette culpabilité et ses craintes devant la gendarme qui prend sa déposition.
« Je suis dans une culpabilité permanente et j’ai peur que le ciel me tombe sur la tête parce que j‘ai eu beaucoup de mal à venir vous voir et j’ai peur. Je ne sais pas comment il va m’attaquer maintenant. »
Astrid M.dans sa seconde plainte
En décembre, Astrid M. découvre les conclusions de l’avocate de son ex-conjoint dans la procédure devant le juge aux affaires familiales (JAF). Celles-ci, consultées par franceinfo, démontent, point par point, l’image d’un compagnon violent et alcoolique, analyses de sang et témoignages à l’appui. Suggérant de « sérieux problèmes psychologiques » chez Astrid M., l’avocate estime qu’elle a monté de toutes pièces « ce dossier » dans le but de priver Fabien A. de son fils en « surfant honteusement sur la vague des violences faites aux femmes ». Une version appuyée par des proches, des amis et des figures locales, qui le dépeignent comme « un père attentionné », qui fait « les courses » et la « cuisine » tandis qu’Astrid M. est présentée comme une femme vénale qui ne fait rien, surprotectrice avec Lucas et « renfermée, dans son monde ». Contactés par franceinfo, ni Fabien A. ni son avocate n’ont donné suite.
« Je suis choquée par les mensonges de son dossier pour le JAF. Ce que je lis me mets par terre. Pourquoi tant de haine, qu’est-ce que je leur ai fait à tous ? », se désespère Astrid M. dans son dernier message, espérant que « le juge ne se fera pas berner ». Mais dans sa décision rendue en janvier 2023, le juge aux affaires familiales maintient la garde partagée et rejette les accusations de violences psychologiques et physiques.
« Dans les dossiers de violences conjugales, l’enfant devient un instrument pour continuer l’emprise au travers des procédures », analyse l’avocate Yaël Mellul, qui a obtenu l’inscription du suicide forcé dans la loi il y a cinq ans. Selon la spécialiste, c’est cette « emprise » qui explique les allers-retours d’Astrid M., qui retire sa plainte en avril 2023, dans une volonté « d’apaisement ». « Un tout petit épisode d’accalmie donne à la victime la nostalgie de l’amour premier », observe Yaël Mellul, considérant que le mémo de vie est un « document extraordinaire » car il « permet de faire l’autopsie psychologique de la victime ».
« L’emprise colonise toutes les parties du psychisme de la victime. Le seul moyen qu’elle trouve pour s’extraire de cet emprisonnement est le passage à l’acte suicidaire. Un suicide forcé, c’est un féminicide. »
Yaël Mellul, avocateà franceinfo
Selon les proches d’Astrid M. qui ont récupéré son téléphone, c’est après un coup de fil avec Fabien A., le 22 juin, qu’Astrid M. s’ôte la vie. Dans sa lettre d’adieu, elle s’accable : « Je ne peux pas vivre haïe par l’homme de ma vie. » Pour Audrey Chefneux, « cette lettre, c’est le courrier d’une femme épuisée qui n’a plus aucune force pour continuer le combat ». La famille d’Astrid M. se dit prête à prendre le relais et à porter plainte ultérieurement pour « harcèlement moral ayant conduit au suicide ». L’audience de jeudi n’est qu’une première étape, confie sa sœur Sandrine : « Ce qu’on attend, c’est de renverser la balance et que la souffrance d’Astrid soit enfin reconnue. »
* Le prénom a été modifié.