Des réseaux sociaux aux infrastructures numériques des mairies, les risques d’ingérences étrangères inquiètent l’État à l’approche des municipales 2026. Une menace diffuse, encore mal appréhendée, mais dont les conséquences pourraient peser lourd sur la sérénité du scrutin.
Et si les ingérences étrangères ne visaient plus les sommets de l’État mais directement nos mairies ? A deux semaines du premier tour des élections municipales 2026, la question s’est immiscée dans l’esprit des édiles, qu’ils soient candidats dans des métropoles ou dans de petits villages.
«Les municipales sont une cible, non pas parce qu’elles sont décisives pour le destin national mais parce qu’elles sont discrètes, nombreuses et proches des citoyens», explique à un maire qui a préféré garder l’anonymat. A un an de la présidentielle, ces élections locales apparaissent comme un premier test grandeur nature en matière de sécurité informationnelle. Faux sites internet, favoritisme… Des acteurs étrangers, notamment russes, s’attellent à manipuler les esprits.
Leur objectif : éroder la confiance des Français dans les institutions. Et ce n’est qu’une partie d’un écosystème favorisé par l’utilisation de l’IA générative et d’algorithmes enfermants. Celui d’un scrutin où une rumeur bien placée peut déstabiliser toute une démocratie.
un TERREAU FERTILE POUR LES ACTEURS MALVEILLANTS ?
En théorie, plus un scrutin est local, et plus il est facile de l’influencer : là où il faut agir sur des millions de personnes dans une élection nationale, quelques centaines ou milliers de voix peuvent suffire à faire la différence dans le choix d’un maire.
«Vous avez beaucoup de villes où ça va se jouer à 200, 300 voix. Les élections municipales sont autant de petites élections présidentielles, d’entraînement pour ces acteurs malveillants», décrypte pour le sénateur socialiste Rachid Temal,rapporteur l’an passé de la commission d’enquête sénatoriale sur les ingérences étrangères.
Brouiller les repères entre vérité et fausses informations
Depuis 2014-2015, «pas un scrutin majeur dans un pays démocratique n’a été épargné» par les ingérences numériques étrangères, souligne de son côté Marc-Antoine Brillant, responsable de Viginum, le service chargé de la lutte contre ces déstabilisations en ligne.
En octobre dernier, plus de 150 faux sites d’information locale, montés de toute pièces par l’intelligence artificielle, ont fleuri sur Internet. Sudouestdirect.fr, Normandie-actusinfos.fr, infosdupays.fr : en apparence, ces sites web ont tout de médias locaux classiques, du nom qu’ils utilisent jusqu’aux rubriques mises en avant.
Mais derrière ces publications, aucun journaliste, aucune rédaction. Il s’agit en réalité de sites pilotés par un réseau d’influence russe appelé Storm-1516.
Ces plates-formes regorgent de contenus pointant les supposées défaillances de l’État français et de ses «élites déconnectées», notamment sur les plans judiciaire et budgétaire.
D’autant plus inquiétant à l’approche des élections municipales, ces sites diffusent également des articles basés sur de véritables faits divers traités par la presse locale, mais dont le contenu a été dénaturé ou amplifié via intelligence artificielle. Certains sont tout bonnement inventés. Avec, souvent, le même dessein : créer un climat d’insécurité ambiante.
Cibler l’actualité locale est loin d’être anodin. C’est en effet le média privilégié des Français pour s’informer. Selon le dernier baromètre Media Rating 2024 de l’institut Kantar, 67% des Français se disent «en confiance» avec la presse locale.
Les réseaux sociaux, point d’entrée des ingérences
La vigilance ne se limite donc plus aux affiches arrachées ou aux débats animés sur les marchés. Le véritable front se joue désormais en ligne dans un Far West numérique alimenté par les plates-formes elles-mêmes.
Quatre Français sur 10 déclarent s’informer tous les jours sur les réseaux sociaux, selon une étude de l’Arcom publiée le 29 janvier. Pour 54% des moins de 25 ans, les médias algorithmiques représentent désormais le principal accès à l’information.
«Il y a encore quelques années, on allait s’informer auprès des médias traditionnels et les débats se faisaient entre amis, en famille, au bureau», note le patron de Viginum.
Les groupes Facebook sont la nouvelle place du village
Le défi est d’autant plus complexe à relever que les mastodontes du numérique souscrivent d’abord à des logiques économiques, alimentées par le trafic qu’elles génèrent, loin des préoccupations déontologiques qui structurent le travail de la plupart des médias dits traditionnels.Pour Rachid Temal, «les plates-formes numériques sont le point d’entrée du combat contre les démocraties»
«Les groupes Facebook sont la nouvelle place du village et c’est là où se développe la rumeur, où il peut y avoir des trolls, des faux profils. On passe notre temps à éteindre des incendies», souligne pour sa part le président de l’Association des petites villes de France, Christophe Bouillon.
Les puissances étrangères au coeur de la manipulation
Toute crise de confiance, en particulier à l’encontre des institutions et du vote, fragilise le pays. C’est un terreau sur lequel les puissances étrangères peuvent bâtir, et notamment la Russie qui est le plus souvent aux manettes à en croire Viginum.
«Le Kremlin qui a une doctrine de longue date en matière informationnelle est particulièrement agressif sur le sujet des ingérences numériques étrangères», précise un haut fonctionnaire qui ajoute que «ce n’est pas le seul acteur. L’Azerbaïdjan l’est aussi».
Lors des émeutes en Nouvelle-Calédonie les 15 et 16 mai 2024 par exemple, plus de 350 comptes payés par une organisation baptisée BIG (Baku Initiative Group), ont diffusé de fausses informations, relayant des vidéos et photos manipulées ou inventées. Il s’agit «d’influencer l’électeur, de le pousser à s’abstenir par exemple. Fragiliser les puissances occidentales, les déstabiliser, démontrer que la vie à l’Ouest n’est pas si bonne», assure Rachid Temalqui tance la France de «sortir de la naïveté».
![Un système pour limiter la fraude électorale. [GEOFFROY VAN DER HASSELT/AFP et REUTERS/Christian Hartmann] Municipales 2026 : la démocratie locale face au spectre des ingérences...](https://static.cnews.fr/sites/default/files/styles/image_372_209/public/fotojet_1_6684236a4a0e8_0.jpg?itok=k7yNdqRZ)
![Le contrôle de l'argent d'une commune repose sur plusieurs facteurs. [©AFP / Illustration] Municipales 2026 : la démocratie locale face au spectre des ingérences...](https://static.cnews.fr/sites/default/files/styles/image_372_209/public/000_dv1090860-taille1200_6995bbe01d56a.jpg?itok=TuXY57dC)