Il y a 50 ans, le 30 janvier 1976, le jeune Philippe Bertrand disparaissait, enlevé et tué par Patrick Henry. Une affaire qui a durablement marqué la France et conduit à l’abolition de la peine de mort.
«La France a peur», lâchait Roger Gicquel face aux téléspectateurs, le 17 février 1976. Ce soir-là, le présentateur du journal télévisé réagissait à la découverte du cadavre du jeune Philippe Bertrand, 7 ans. L’enfant avait été enlevé le 30 janvier 1976, il y a 50 ans jour pour jour, par Patrick Henry.
Cette affaire avait provoqué une émotion et une polémique considérables dans le pays. La victime avait disparu à la sortie de l’école de Pont-Sainte-Marie, près de Troyes (Aube). Rapidement, ses parents avaient reçu une demande de rançon, d’un montant d’un million de francs.
Le visage dévasté de Marie-Françoise Bertrand, la mère de Philippe, était à l’époque apparu dans toute la presse nationale et internationale. Face aux caméras, elle suppliait : «Je suis la maman de Philippe. Je vous en supplie, rendez-le moi. Ne nous laissez plus souffrir».
L’enfant avait été étranglé
L’enquête s’était rapidement orientée vers Patrick Henry, un ami de la famille Bertrand âgé de 23 ans. Arrêté une première fois le 10 février 1976, il avait été placé en garde à vue mais niait les faits. Faute d’éléments probants, il avait été relâché et s’était même permis de s’exprimer dans la presse, appelant à tuer les assassins d’enfants.
Le corps de Philippe Bertrand avait été retrouvé quelques jours plus tard, le 17 février, sous le lit d’une chambre d’hôtel louée par Patrick Henry, sous un faux nom. L’enfant avait été étranglé.
Le procès du meurtrier s’ouvrait un an plus tard, le 18 janvier 1977 au tribunal de Troyes, en plein débat sur la peine capitale. La mort de l’accusé était réclamée par de nombreux Français encore marqués par l’affaire, parmi lesquels certains ministres : Michel Poniatowski à l’Intérieur et Jean Lecanuet à la Justice.
Plus que celui de Patrick Henry, ce procès est devenu celui de la peine de mort. Le meurtrier était défendu par un duo d’avocats : Robert Bocquillon d’une part mais aussi, et surtout, Robert Badinter. Prenant les jurés les yeux dans les yeux, ce dernier les a enjoint, un par un, de ne pas «couper vivant un homme en deux».
Une plaidoirie historique
Sa plaidoirie du 20 janvier 1977 a tout fait basculer. «Il n’existe pas de grands procès. On croit que, parce qu’il y a beaucoup de monde, beaucoup de journalistes, c’est un procès différent des autres. Ce n’est pas vrai, avait-il dit aux jurés. Ici c’est lui, c’est vous et c’est un petit peu moi. Quand tout sera fini ce soir, ce ne sera pas fini pour lui, pour vous, et pour moi.»
L’avocat avait fait référence à une autre affaire, celle de Roger Bontems, reconnu complice du meurtre d’un surveillant et d’une infirmière de la centrale de Clairvaux (Aube) et condamné à mort cinq ans plus tôt. Il était le client de Robert Badinter, qui n’avait pas pu le sauver de la guillotine.
«Quand M. l’avocat général demande la peine de mort, c’est à vous, après, qu’il la laissera, avait-il affirmé aux jurés. Vous êtes seuls ; vous seuls ici avez le droit de vie et de mort sur quelqu’un. Cela vaut bien, dans une vie de femme et d’homme, qu’on y réfléchisse à deux fois. Si je dois y retourner avec Patrick Henry, il faut que je sache pourquoi et que vous le sachiez aussi.»
«Cela ne dissuadera personne»
Robert Badinter avait insisté sur le fait que la peine de mort n’était pas dissuasive, en évoquant certaines exécutions précédentes, notamment celle, six mois plus tôt, de Christian Ranucci pour le meurtre d’une fillette. «On a guillotiné Ranucci et il y eut un autre crime de sang sur enfant… […] Où habitait Patrick Henry quand Buffet et Bontems ont été condamnés à mort ? […] Si vous le coupez en deux, cela ne dissuadera personne.»
L’avocat abolitionniste a plaidé durant une heure et demie et, selon le récit du Monde, plusieurs personnes dans la salle ont pleuré ce jour-là. «Si vous le tuez votre justice est injuste. Qu’est-ce que la justice quand la douleur des parents, quand les larmes d’une Mme Henry n’apaisent pas les larmes d’une Mme Bertrand ?», demandait Robert Badinter.
«Qu’est-ce donc qu’une société qui traîne la guillotine comme un bien de famille ? Qu’est-ce qui a légitimé le droit de tuer ? Vous allez voter maintenant. C’est vous et vous seuls, et chacun de vos votes est acquis pour toujours. Et puis il y aura un autre crime affreux. Et puis vous y penserez. Et puis, il y aura l’abolition. Vous direz à vos enfants que vous avez condamné un homme à mort, même un tueur d’enfant, et vous verrez leurs regards.»
Un discours qui a permis à Patrick Henry, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, d’échapper de peu à la peine de mort. Robert Badinter est devenu ministre de la Justice quatre ans plus tard et a été à l’origine de l’abolition de la peine capitale en 1981.
Patrick Henry, lui, a passé 40 ans derrière les barreaux avant de voir sa peine suspendue pour raisons médicales en septembre 2017. Atteint d’un cancer du poumon, il est mort un peu plus de deux mois plus tard, le 3 décembre, au CHU de Lille (Nord).
![Avec son métier d’avocat, il a accordé beaucoup d’importance à la plaidoirie. [JOEL SAGET / AFP] Affaire Patrick Henry : 50 ans après, quel est cet infanticide qui a bouleversé la France...](https://static.cnews.fr/sites/default/files/styles/image_372_209/public/000_34j28k7-taille1200_65c63377b864a.jpg?h=0a4a3533&itok=extyMkBD)