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Invitée du « 20 Heures » alors qu’une loi spéciale est sur le point d’être adoptée par le Parlement, après avoir été votée à l’Assemblée, faute de budget pour l’État, Amélie de Montchalin veut encore croire au compromis.
Une loi spéciale a été votée ce mardi 23 décembre après-midi à l’Assemblée nationale. Elle doit l’être dans la soirée au Sénat, pour permettre à l’État de continuer de fonctionner, faute de budget adopté avant le 31 décembre. Une solution transitoire, avant le vote d’un budget en janvier. Pour en parler, la ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin, est l’invitée du « 20 Heures ». « Je ne me satisfais pas de cette impuissance et je ne me satisfais pas non plus parfois d’une forme de posture dans les débats », assure-t-elle, convaincue de la nécessité de trouver un compromis, après le vote du budget de la Sécurité sociale mi-décembre.
Ce texte correspond à la retranscription d’une partie de l’interview ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour regarder l’entretien en intégralité.
Jean-Baptiste Marteau : Bonsoir, Amélie de Montchalin. Merci d’être avec nous. Vous êtes ministre des Comptes publics. Vous étiez au Sénat il y a quelques minutes. Vous y retournez ce soir. Cette loi spéciale, elle permet de tenir combien de temps ? Combien de temps sans budget, sans dégrader un peu plus l’économie ?
Amélie de Montchalin : Déjà, peut-être expliquer à ceux qui nous regardent ce qu’il se passe, parce qu’il y a beaucoup de confusion. Hier soir, vous voyez, nous avions un budget pour la Sécurité sociale, pour les hôpitaux, pour les soignants, c’était une bonne nouvelle. Mais nous n’avions pas de budget pour l’État, pour l’éducation, les transports, l’agriculture, la défense, la justice, la police… Bref, tout ce qui fait la vie quotidienne des Français, nous n’avions pas de budget. Et ce soir, je dois malheureusement dire aux Français que nous n’avons toujours pas de budget. Nous avons un minimum qui est en train d’être voté, effectivement, à l’Assemblée puis au Sénat et ce minimum ne me satisfait pas.
C’est ce que vous appelez le service minimum ?
Parce qu’on doit aux Français le maximum, mais surtout on doit aux Français le meilleur. Le meilleur d’abord pour leur vie quotidienne, et aussi le meilleur de ce que la classe politique peut offrir à la France. Et le meilleur, c’est quoi ? C’est le compromis.
La loi spéciale, cela permet tout de même de faire le minimum, de payer les fonctionnaires. Ça ne permet pas non plus de faire des investissements, par exemple embaucher des fonctionnaires pour l’éducation nationale…
Je vais vous donner deux exemples qui alimentent beaucoup les journaux télévisés en ce moment. Ce sont les militaires et les agriculteurs. Des hommes et des femmes qu’on sait engagés, pour notre souveraineté, pour nous alimenter, pour nous défendre. Vous voyez, pour les militaires, le président de la République, dans le monde très dangereux qui est le nôtre, a annoncé le 13 juillet que nous devions nous réarmer, nous protéger mieux. Très concrètement, avec la loi spéciale, nous pouvons payer tous les engagements déjà pris, par exemple le porte-avions. Mais, pour les frégates et les avions, nous allons devoir attendre que nous ayons un vrai budget pour passer les commandes. Je ne trouve pas ça satisfaisant. Pour les agriculteurs, toutes les situations d’urgence, la crise sanitaire, évidemment, nous serons là. Pour les vaccins, pour les indemnités, s’il y a des abattages, évidemment, pour le fonds d’urgence. Mais vous voyez bien que gérer seulement les urgences pour les agriculteurs, ce n’est pas satisfaisant. Les viticulteurs attendent des soutiens. Les céréaliers attendent des soutiens. Et ça, je ne pourrai pas, avec les moyens de la loi spéciale, les déclencher. Au fond, ce qui se joue, c’est : est-ce qu’on fait le minimum ? On paie les fonctionnaires, on lève l’impôt, on paie nos créanciers, on paie notre dette. Et donc, au fond, on ne répond ni aux urgences, ni à l’essentiel, ni au fond, à ce que les Français attendent. Ou, est-ce qu’on a ce sursaut collectif, ce moment où, au fond, la classe politique donne le meilleur d’elle-même, parce que les Français attendent le meilleur de nous ?
Le sursaut, le compromis, vous l’espérez ? On peut tenir combien de temps avec cette loi spéciale ?
La loi spéciale, vous savez, en 2025, elle avait duré six semaines. Et le Premier ministre l’a redit, le président de la République l’a redit. Au fond, il faut qu’en janvier, cette affaire soit soldée. On ne va pas tourner en rond alors qu’on sait ce sur quoi il y a des majorités, le Premier ministre l’a redit il y a quelques minutes.
Mais on fait comment ? Il n’y a pas eu de compromis. Vous avez tout tenté pendant des mois. La gauche et la droite n’arrivent pas à se mettre d’accord. Comment faites-vous ?
Il y a eu un jour de grande fierté pour notre pays. C’était il y a quelques jours, c’était le 16 décembre. Le 16 décembre, alors que notre gouvernement n’a pas de majorité absolue, alors que le Premier ministre a renoncé à l’usage du fameux 49.3, il y a eu un vote positif qui a donné à la Sécurité sociale, aux hôpitaux, aux infirmières, aux soignants, aux politiques du handicap, à nos aînés, un budget.
Mais le budget de la Sécurité sociale est moins politique que le budget de l’État.
Mais regardez, comment on y est arrivé ? Pas en faisant des choses miraculeuses. On y est arrivé en faisant ce que les Français font dans la vraie vie. Dans la vraie vie, avec vos amis, dans votre famille, dans votre entreprise, parfois on n’est pas tout de suite d’accord. On discute, parfois on s’engueule, parfois on débat. Mais à la fin, on se dit que pour avancer, il faut trouver des solutions. On l’a fait pour la Sécurité sociale. Et le Premier ministre l’a dit ce soir, il y a cinq sujets qu’il a posés sur la table qui sont à la fois des urgences et sur lesquels je peux vous dire avec beaucoup de conviction qu’il y a une majorité. Il y a une majorité pour l’agriculture, il y a une majorité pour les outre-mer, il y a une majorité pour la politique du logement, il y a une majorité pour notre jeunesse, il y a une majorité pour nos collectivités locales. Si déjà on se met d’accord sur l’essentiel, je suis certaine qu’on peut y arriver.
Mais vous avez bien vu que les parlementaires ne sont pas prêts, vous n’y êtes pas parvenus. On fait comment ? Est-ce qu’on continue comme ça pendant des mois en janvier, février ? Ou est-ce que vous reprenez le 49.3 ? Certains vous poussent à le faire.
Vous savez, le 49.3 et tous les articles de la Constitution, ils nous donnent, au fond, un « comment on peut faire ». Mais aucun des articles ne nous donne « comment faire un compromis ». Et pour faire un compromis, il faut, au fond, acter une chose. D’ailleurs, vous voyez, tous les parlementaires, tous les ministres, nous allons tous retrouver nos enfants, nous allons retrouver nos familles, nous allons partir de Paris, et nous allons avoir des Français qui vont tous, à mon avis, nous dire une chose. C’est qu’ils attendent beaucoup de nous et ils veulent qu’on soit des responsables politiques. Moi, je ne me satisfais pas de cette impuissance et je ne me satisfais pas non plus parfois d’une forme de posture dans les débats. Vous avez des acteurs politiques aujourd’hui qui veulent enjamber l’année 2026, préférant, au fond, que 2026 n’existe pas et qu’on soit tout de suite en 2027. Parce qu’en 2027, il y a une présidentielle. Et je crois que pour nos enfants, pour ceux qu’on va retrouver, pour ceux qui nous donnent de l’énergie, pour ceux qui nous font penser à l’avenir, on doit aussi penser à l’avenir, bien sûr, mais l’avenir, ça se construit maintenant. En agissant ici et maintenant, en 2026, par un compromis, nous avons su le faire pour la Sécurité sociale, nous devons savoir le faire pour le reste.
Et vous pensez que c’est possible ? Vous pensez qu’on peut encore parvenir à un compromis ?
Moi, je crois qu’on peut y arriver. Je crois qu’on doit y arriver. Le gouvernement prendra toutes ses responsabilités. Mais nos responsabilités, c’est de faire en sorte que les gens se mettent d’accord. Et moi, je ne me résous pas à l’impuissance. Et y arriver, ce n’est pas attendre un miracle. C’est, au fond, faire ce que les Français attendent de nous et les respecter. Respecter ce que les Français attendent pour les urgences, pour l’essentiel, pour la vie quotidienne et non pas donner le minimum, mais faire le maximum et donner le meilleur de nous-mêmes.