le calvaire des « mauvaises filles » du Bon Pasteur après-guerre

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« Si on avait eu la ‘chance’ d’aller en prison au lieu du Bon Pasteur, on aurait été certainement mieux traitées », affirme une ancienne pensionnaire dans cet extrait d' »Affaires sensibles ». Elles sont aujourd’hui des centaines à dénoncer les coups, les humiliations et le travail forcé qui étaient leur quotidien dans ces « couvents-usines » où elles avaient été placées.

« Elles étaient fautives. Il fallait les casser. Il fallait casser le mal », témoigne une ancienne éducatrice, encore traumatisée par l’ambiance d’extrême sévérité qu’elle a découvert à 18 ans, lors d’un stage dans un établissement du Bon Pasteur. « Elles », ce sont celles qu’on appelait alors souvent les « mauvaises filles ».

Après la Seconde Guerre mondiale et jusqu’aux années 1980, des milliers d’adolescentes ont été placées par la justice dans des couvents de cette congrégation catholique. Ces établissements qui faisaient office de maisons de correction pour jeunes filles en auraient vu passer environ 40 000. Loin d’être toutes délinquantes, certaines se montraient simplement un peu rebelles, ou trop indépendantes. Parmi elles aussi, des victimes d’abus sexuels, exfiltrées de leur famille pour préserver une « réputation ». Dans ces « maisons de Dieu », elles disent avoir vécu un enfer.

Aujourd’hui, 300 anciennes pensionnaires se sont constituées en association pour dénoncer les maltraitances qu’elles ont subies dans plusieurs dizaines de centres appartenant à la congrégation religieuse et demander des excuses officielles. Quel que soit l’établissement ou l’époque de leur séjour, « on était toutes mortes, là-bas », souffle Liēn NGuyēn, au bord des larmes soixante ans plus tard au souvenir des « allers-retours de gifles ». 

Entre « prison » et « goulag », le quotidien au Bon Pasteur d’Orléans, « c’est l’horreur », se souvient Marie-Christine Vennat, 15 ans à l’époque. Ce quotidien est fait de prières, mais aussi de corvées ménagères et, pour les plus de 12 ans, de travaux de couture, blanchisserie, manutention. « On était là pour faire le boulot et être asservies au possible », témoigne Eveline Le Bris. Régulièrement violée par un voisin sexagénaire, elle a été placée à 13 ans au Bon Pasteur du Mans, pour sa protection. Pendant trois ans, elle dit avoir rejoint les rangs d’une « main-d’œuvre gratuite et silencieuse ».

« Ce sont des couvents-usines, les couvents du Bon Pasteur. La plupart du temps, ce sont des tâches répétitives, non qualifiées, non qualifiantes, abrutissantes, éreintantes, voire dangereuses. »

David Niget, chercheur, spécialiste de l’histoire de la jeunesse et de la justice

Alors qu’elles étaient scolarisées avant leur placement, les filles sont ici contraintes de travailler, huit à dix heures par jour, six jours sur sept. Arrivée au Bon Pasteur de Lyon à 15 ans elle aussi, Liēn, élève brillante qui rêvait d’études supérieures, se retrouve ouvrière. Des années durant, affectée notamment à la fabrication de porte-clés, elle subit « une forme d’exploitation » dans un silence pesant, car il est interdit de parler à sa voisine.

Toutes les filles ont gardé en mémoire un autre sentiment étrange : celui d’une sorte d’abattement qui faisait d’elles des « zombies » et les empêchait de se rebeller. Des années plus tard, c’est en récupérant leur dossier qu’elles ont compris. Beaucoup y ont trouvé des ordonnances signées par des psychiatres qu’elles n’avaient jamais vus : comprimés d’Atarax (anxiolytique aux propriétés sédatives), d’Optinox (barbiturique apparenté à un somnifère), de Valium (anxiolytique)…

D’après les recherches de l’historien David Niget, c’est d’abord pour des raisons disciplinaires que des calmants étaient régulièrement prescrits aux jeunes filles du Bon Pasteur, en cas « d’acte de rébellion, d’insoumission, de cris, de bris d’objets, etc. » Une « médication forcée » très courante à l’époque, selon lui.

Extrait de « Les filles oubliées du Bon Pasteur« , une enquête de Marine Haag, Adrian Jaouen, Arnaud Morel et Juliette Orcel.
A voir le 23 novembre 2025 dans « Affaires sensibles », une coproduction France Télévisions, France Inter et l’INA, adaptée d’une émission de France Inter.

> Les replays des magazines d’info de France Télévisions sont disponibles sur le site de franceinfo, rubrique « Les émissions« .





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