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Jeudi 13 novembre, Samia Maktouf, avocate des parties civiles au procès des attentats du 13-Novembre, était l’invitée de la Matinale de franceinfo. Dix ans après les évènements, elle affirme que le traumatisme est encore très présent chez ses clients. Avec elle en plateau, Audrey Goutard, journaliste police-justice de franceinfo TV, qui avait couvert les évènements.
Ce texte correspond à une partie de la retranscription du reportage ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder en intégralité.
Zohra Ben Miloud : Maître Samia Maktouf, dix ans après, est-ce que vous êtes toujours en contact avec une partie de vos clients et comment vont-ils réellement aujourd’hui ?
Samia Maktouf : Plus que jamais, parce que dix ans n’atténuent pas les souffrances, la douleur, le traumatisme. Et surtout qu’il faut continuer à vivre et pour continuer à vivre, il faut faire face aux obstacles de la vie au quotidien. Donc oui, je suis en contact avec ces victimes et oui, ces victimes continuent à aspirer à une meilleure vie et une meilleure prise en charge.
Vous dites qu’ils aspirent à une meilleure vie, une meilleure prise en charge. Comment vont-ils aujourd’hui ? Est-ce que vous pouvez dire qu’ils ont commencé à reprendre une vie normale ou est-ce que finalement ces attentats ont créé une ligne de fracture qui, peut-être, ne se refermera pas ?
Je ne sais pas si après des attentats terroristes, criminels, aussi horribles, aussi dévastateurs, on peut reprendre une vie normale. D’autant qu’à chaque attentat, même déjoué, à chaque alerte, pour les victimes, c’est une situation de fragilité, parce que ça ravive leur douleur, ça la réanime et ça les met en situation de détresse, de douleur, voire de colère de temps en temps.
Audrey Goutard, vous avez couvert ces attentats. Qu’est-ce que ça vous rappelle, qu’est-ce que ça vous fait ressentir ?
Audrey Goutard : Pour moi, bien sûr, un ressenti professionnel. Mais aussi, comme nous tous, c’est un ressenti sentimental. C’est tellement fort. On se souvient tous de l’endroit où on se trouvait au moment de ces attentats, lorsque nous avons entendu dire qu’il y avait ces attentats. C’est vrai que pendant tout ce moment, j’étais en plateau, j’ai rencontré des victimes, j’échangeais sur le plateau avec des policiers qui rentraient dans le Bataclan, qui s’apprêtaient à intervenir, qui avaient été formés toute leur vie pour vivre ce moment-là, et pour autant, ils étaient extrêmement perturbés après l’action. Ils ont risqué leur vie eux aussi. Il y avait cet environnement de terreur, il y avait ces images qui nous arrivaient, c’était les premières images, parce que les téléphones portables commençaient à filmer. Des images absolument bouleversantes. Il y avait ces premiers témoignages. On les diffusait à la radio, à la télévision, avec des gens qui nous disaient : « Il se passe quelque chose ». Et petit à petit, heure après heure, minute après minute, on comprenait qu' »il se passe quelque chose » devenait de plus en plus précis. C’était des tirs, des morts, des très jeunes personnes tuées. C’était l’horreur au cœur de Paris.
Depuis 2014, un dispositif permet aux victimes et aux auteurs d’infractions de se rencontrer. C’est ce qu’on appelle la justice restaurative. On sait désormais que Salah Abdeslam se dit prêt à participer à ce processus. Quelle a été votre réaction quand vous avez appris que le seul survivant de ce commando terroriste a fait ce choix ?
D’abord la colère, la stupéfaction. C’est quelqu’un qui s’invite, à quelques jours de l’anniversaire de l’attentat le plus meurtrier que la France ait connu. On n’attendait pas sa voix. C’est son silence qui importe aux victimes. Permettez-moi de commenter cette justice. J’ai eu des victimes qui étaient choquées. Je parle de mes victimes. Il y a quelques personnes qui sont dans la douleur, qui essaient de retrouver un moyen de continuer à vivre, qui considèrent, et je respecte ce sentiment, qu’il faut voir les victimes. Sauf que Salah Abdeslam n’est pas éligible à cette justice. Il n’est pas éligible parce qu’il n’a pas reconnu les faits, il n’est pas éligible parce qu’il n’y a pas de repentance, il n’est pas éligible parce qu’il n’y a pas de respect et d’empathie pour les victimes. C’est pourquoi je suis choquée que cette justice comprenne des crimes et délits terroristes, alors qu’elle devrait l’être uniquement pour les crimes et délits de droits communs, pas de terrorisme.
En quoi consiste cette justice restaurative ?
Audrey Goutard : C’est une loi qui est passée en 2014. À l’origine, cette loi a été faite vis-à-vis des maris violents. C’était pour permettre que les femmes victimes de maris violents puissent discuter, et que les maris violents prennent conscience. Dans la loi, il est clairement dit qu’il faut déjà être dans une démarche de repentance. Aujourd’hui, la loi est élargie à tout le monde. C’est une loi qui, effectivement, peut permettre en France, avec un intermédiaire, un médiateur, une rencontre entre les victimes, les auteurs ou alors des hommes ou des femmes qui ont commis le même genre de délits ou de crimes. C’est vrai que la majorité des victimes ont été extrêmement choquées par la démarche de Salah Abdeslam, qui n’est évidemment pas très opportune. Son avocate est dans sa logique stratégique, elle veut assouplir l’incarcération. On n’est pas dans le bon tempo. Néanmoins, il y a des victimes, comme Georges Salines, le père d’une des victimes du Bataclan, qui avait déjà demandé à rencontrer Salah Abdeslam.
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