La force de cette série devait reposer sur une forme de vérité », explique Jean-Xavier de Lestrade, réalisateur de « Des vivants

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By InfoHunter



La série « Des vivants » raconte en huit épisodes les répercussions de l’attentat du Bataclan sur un groupe d’anciens otages. Son créateur nous raconte comment il a élaboré cette œuvre de fiction en accord avec ces rescapés.

Lors des attentats du 13-Novembre, onze personnes sont restées enfermées durant 2h19 dans un couloir du Bataclan sous la menace de deux terroristes armés de Kalachnikov et d’une ceinture explosive. Des victimes qui ont réchappé de justesse à la tuerie de la salle de concert qui a coûté la vie à 90 spectateurs et fait des centaines de blessés. C’est à sept de ces survivants que s’est attaché Jean-Xavier de Lestrade dans une série intitulée Des vivants, dont les premiers épisodes sont diffusés lundi 3 novembre à 21h10 sur France 2.

Une fresque en huit épisodes qui raconte les répercussions de cette attaque inédite sur la vie de ce groupe de rescapés, qui s’appellent « les potages » entre eux, une contraction de « potes otages ». Grâce à leur récit, Jean-Xavier de Lestrade évoque avec force détails cette tragique soirée durant laquelle leur vie a volé en éclats. Il revient sur l’élaboration de sa série pour franceinfo.

Franceinfo : Comment s’est passé votre rencontre avec les sept rescapés ?

Jean-Xavier de Lestrade : Après avoir refusé, dans un premier temps, de me lancer dans cette histoire hors norme que deux producteurs de cinéma m’ont proposée, ma première rencontre avec l’un des ex-otages, David Fritz-Goeppinger, puis avec les autres membres du groupe dans une brasserie a été déterminante. Car il y avait beaucoup de joie, beaucoup d’énergie et au cours du dîner, ils passaient en peu de temps d’un souvenir douloureux dans le couloir du Bataclan à la qualité du dessert que l’on était en train de manger. Ça circulait, c’était fluide.

« Ils avaient vécu un drame, mais leur manière d’en parler était décomplexée et directe. Je me suis dit : ‘Si eux sont capables de m’en parler de cette manière-là, cela m’autorise, moi, à le raconter’. »

Jean-Xavier de Lestrade, réalisateur de la série « Des vivants »

à franceinfo

En les écoutant, j’ai réalisé que toutes les informations que nous avions eues sur cet évènement nous laissaient croire que nous savions ce qui s’était passé. Or, je ne savais rien. Avec mon coscénariste, Antoine Lacomblez, nous les avons vus une journée entière chacun et chacune en mai et juin 2023. Nous les avons écoutés longuement et nous avons posé beaucoup de questions, car aucun d’eux n’a les mêmes souvenirs de la tragédie, de la violence, et personne n’a vécu ou subi les évènements de la même manière.

Le scénario s’est tissé à partir de leur récit. Nous ne pouvions pas utiliser les outils que l’on utilise depuis vingt ans pour l’écriture des séries, il fallait avoir beaucoup d’humilité et rester au niveau de leur narratif. Il ne fallait pas tomber dans une forme de sensationnalisme. La valeur et la force de cette série devaient reposer sur une forme de simplicité et de vérité, surtout sur ce qui s’était passé dans ce couloir.

Vous avez pu pénétrer facilement dans leur intimité pour relater leur quotidien ? 

Lorsque nous les avons rencontrés, quelque chose d’assez étrange s’est passé. Ils nous ont avoué, après les entrevues, qu’ils nous avaient livré des choses très intimes, qu’ils n’avaient dites à personne. En fait, ils avaient l’habitude de parler à des gens qui avaient des postes dans des institutions, les policiers, les psychologues. Même avec leurs proches, ils mettaient des filtres, alors qu’avec nous, qui allions écrire une fiction, ils se sont dit que cette fiction allait les protéger et qu’ils pouvaient se lâcher.

« Avec mon coscénariste, nous n’avons rien inventé. Tout ce que l’on voit, tout ce que l’on entend dans la série, sont des choses qu’ils nous ont contées. »

Jean-Xavier de Lestrade, réalisateur de la série « Des vivants »

à franceinfo

Les acteurs ont-ils rencontré les ex-otages avant le tournage ? 

Au début, je leur ai interdit de les voir. Je voulais qu’ils travaillent de manière classique sur le scénario comme s’ils allaient jouer des personnages de fiction. Je leur ai juste donné à écouter des podcasts dans lesquels certaines victimes témoignaient. Je ne voulais pas qu’ils soient tentés de les imiter, même si je leur faisais confiance. Je souhaitais plutôt qu’ils s’inspirent du rythme de leur voix, qui est un terrain sur lequel un acteur peut travailler. Mais, j’ai su après que certains m’avaient un peu désobéi et avaient échangé avec eux. 

A mi-tournage, nous avons fait une petite soirée et là, j’ai fait venir tous les « potages ». Ils se sont donc rencontrés et ont même chanté ensemble. A ce moment-là, les acteurs avaient déjà installé leurs personnages, donc il n’y avait plus de risque. D’ailleurs, ils sont restés très proches, ils ont formé un groupe WhatsApp et continuent d’échanger. C’était très fort ce qui s’est tissé entre eux.

Vous teniez coûte que coûte à rester proche du réel ? 

Oui, c’était absolument essentiel. Pour tout ce qui se passe à l’intérieur du Bataclan et du couloir, il s’agissait pour moi d’avoir les mots précis échangés entre les protagonistes ce soir-là. Ce sont les seuls rescapés qui ont pu interagir avec les terroristes, leur parler, leur donner un visage. Ça me permettait aussi d’avoir une représentation des terroristes.

« Il me fallait être dans un esprit de documentaire de précision, notamment pour l’assaut de la BRI. Nous avons passé deux jours avec des opérateurs de cette brigade pour comprendre ce qui s’est passé. »

Jean-Xavier de Lestrade, réalisateur de la série « Des vivants »

à franceinfo

Ce qui nous a vraiment aidés, c’est un enregistrement récupéré par la police qu’un spectateur avait fait. Avec ce témoignage sonore, nous avons pu rester collés au texte, mais aussi comprendre avec exactitude le rythme des grenades de l’assaut et de l’explosion des terroristes. Au dixième de seconde près, on a su ce qui se passait.

Ce n’était pas évident de mettre tout cela en scène, d’ailleurs des membres de la BRI étaient présents sur le plateau pour nous conseiller. Le travail sur le son, avec Antoine Mercier, a été extrêmement important, car il fallait faire exister ce que j’avais décidé de ne pas montrer, à savoir les morts et les blessés. Ce travail a permis de faire vivre ce hors-champ, sans que cela devienne obscène ou trop démonstratif.

Comment s’est passé votre travail avec la police ?

J’ai rencontré cinq policiers de la BRI qui étaient au Bataclan ce soir-là, et qui ont libéré les otages du couloir. Ils nous ont expliqué des tas de choses techniques, mais cela a très vite basculé sur ce qu’ils ont ressenti. 

On s’est rendu compte que dans l’histoire de cette brigade, tout comme dans celle du Raid, l’autre unité d’élite de la police, jamais des policiers n’avaient rencontré des victimes qu’ils avaient sauvées. C’était la toute première fois.

Jean-Xavier de Lestrade, réalisateur de la série « Des vivants »

à franceinfo

D’une part parce que les « potages » en avaient besoin, surtout David Fritz-Goeppinger, qui a fait la demande, mais ces policiers aussi souhaitaient les voir, car c’était une expérience totalement inédite pour eux, cela dépassait le cadre d’une intervention normale. Comme le dit l’un d’entre eux : « On ne s’habituera jamais à marcher sur des morts. » D’ailleurs, comme on le voit dans la série, les membres des forces de l’ordre ne sont pas souvent pris en charge psychologiquement après leurs interventions.

Il y a une polémique avec des associations de victimes concernant votre choix de tourner au Bataclan…

Il me semblait impossible de tourner ailleurs, par souci de vérité. Mais lorsque nous avons demandé l’autorisation à l’administration du Bataclan de tourner à l’intérieur, ils nous ont dit non. Nous avons essayé de passer par la mairie qui a aussi refusé.

C’est grâce aux « potages » que l’on a pu tourner à l’intérieur. Ils ont écrit une magnifique lettre à la direction, dans laquelle ils disaient qu’ils ne comprenaient pas pourquoi ils interdisaient le tournage de quelques séquences. Ils trouvaient ce refus déplacé. Selon eux, tourner ailleurs, c’était tricher avec le public et tricher avec eux aussi. D’ailleurs une partie des « potages » est venue sur le plateau lorsque nous avons tourné au Bataclan. 

Comment les ex-otages ont réagi au visionnage de la série ?

La fiction a nourri et renforcé le lien qui les unissait, car ils ont vu des choses dans la série qu’ils ne connaissaient pas des autres. Cela leur a permis aussi de mettre un peu à distance cette histoire. L’un d’eux, Arnaud, m’a dit : « Cela fait plusieurs fois que je vois la série, et plus je la vois, moins je me vois moi, et plus je vois un comédien qui joue un personnage qui porte mon nom. Et du coup, cette histoire-là, je m’en sépare petit à petit et je sens que ça va être une histoire qui va appartenir à tout le monde et cela m’allège énormément. »

Qu’est-ce qui vous reste de ce tournage ? 

C’est très contrasté. Lorsque j’ai recueilli leurs récits, au début de l’élaboration du scénario, j’ai fait de terribles cauchemars pendant trois mois, alors que je ne suis pas coutumier du fait. J’avais des sensations d’anéantissement, de confrontation avec la mort, mais quand la série a pris corps, l’action a balayé ces mauvais rêves.

« Paradoxalement, le tournage a été très joyeux. »

Jean-Xavier de Lestrade, réalisateur de la série « Des vivants »

à franceinfo

Ce qu’il me reste, c’est quelque chose de très lumineux, comme purgé du trop-plein d’émotions ressenti avant. Voir l’énergie des « potages », leur joie de vivre et cet amour qui circule entre eux est vraiment merveilleux.

Rien ne peut mieux réparer un être humain qu’un autre être humain, surtout si l’autre a vécu la même expérience. Ils se sont réparés grâce au groupe, car ils pouvaient tout se dire. Ils sont tous différents, mais malgré tout, ils arrivent à surmonter leurs désaccords, car le socle de leur humanité est plus fort que tout le reste.


Le premier épisode de la série Des vivants, réalisée par Jean-Xavier de Lestrade, est diffusé lundi 3 novembre à 21h10 sur France 2. Il est aussi visible sur la plateforme france.tv.





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