Lors de la deuxième journée d’audience, jeudi, la procureure a énoncé ses réquisitions contre quatre Bulgares impliqués dans ces dégradations commises à Paris en mai 202. Le caractère antisémite ou non de leur action a été au cœur des débats.
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« Ce dossier n’est pas le dossier d’un tag sur un mur. C’est bien plus que cela. » Au terme du deuxième jour de procès des « mains rouges », jeudi 30 octobre, la procureure de la République Camille Poch a requis des peines allant de deux à quatre ans d’emprisonnements, assorties d’une interdiction définitive de territoire français, pour les quatre Bulgares soupçonnés d’avoir dégradé le Mémorial de la Shoah, ainsi que plusieurs murs du 4e et 5e arrondissement de Paris, en mai 2024.
Le parquet a requis une peine de quatre ans d’emprisonnement contre Nikolay I. et Mircho A., qu’il considère comme les « principaux organisateurs » de l’opération. La procureure a demandé le maintien en détention du premier, absent lors des dégradations mais décrit comme le « logisticien » du groupe, et un mandat d’arrêt pour le second, désigné à la fois comme l’« exécutant principal » de l’opération et le « recruteur », mais toujours en fuite et jugé en son absence. Contre Georgi F. et Kiril M., hommes de main de l’opération, Camille Poch a requis deux ans d’emprisonnement, assortis d’un maintien en détention.
Lors de ses réquisitions, la procureure a invité le tribunal à mesurer l’impact de cette « opération de manipulation à des fins hostiles ». « Ce qui compte, ce n’est pas la pierre qu’on jette dans l’eau. Ce sont les ondes qui vont apparaître à la surface », a-t-elle souligné, évoquant « un raid assez organisé en amont pour assurer la plus grande visibilité possible de leur action », sur laquelle plane l’ombre d’une opération de déstabilisation orchestrée depuis la Russie.
« Nous avons des ‘amis’ qui essaient de réécrire ce qui se passe en France, nous avons une fake news de chair et d’os qui prend littéralement vie », a-t-elle déploré au sujet des trois prévenus présents à l’audience, qui s’étaient présentés la veille comme manipulés par leur ami Mircho A. et inconscients de la portée politique des tags au cœur de l’affaire. Sur les faits survenus la nuit du 13 au 14 mai 2024, « la cohérence entre le symbole [des mains rouges], et le lieu [le Mur des Justes du Mémorial de la Shoah] rend impossible la conjoncture, le caractère fortuit de cette rencontre-là. Ce n’est pas possible », tranche Camille Poch. « Ils ne sont pas venus à Paris parce qu’ils ont vu de la lumière », a-t-elle estimé. « L’attitude des prévenus sur les vidéos de vidéosurveillance montre une équipe déployée, à l’allure déterminée, qui va commettre un délit, pas qui sort d’un bar. »
Après avoir déroulé les circonstances d’une opération « au niveau de préparation élevé », la procureure s’est attardée sur le profil des différents mis en cause, dont Georgi F., coauteur des tags. Celui-ci « n’est pas un nazi à la retraite », a-t-elle estimé.
« Je dis qu’il est difficile, voire inaudible de dire qu’on a tagué, ivre, sans vérifier, le Mur des Justes au Mémorial de la Shoah, alors que l’on porte soi-même, sur une photo, un T-shirt disant qu’Hitler avait raison ».
Camille Bloch, procureure de la Républiqueau tribunal correctionnel de Paris
Camille Poch a ainsi plaidé pour la prise en compte des deux circonstances aggravantes des dégradations, liée à leur commission en réunion et à leur caractère antisémite. L’ingérence étrangère et l’antisémitisme sont « deux faces d’un même dossier », a estimé la procureure, évoquant « presque un antisémitisme d’opportunisme » accompagné d’une « recherche de fracturation de la société française », sur fonds de débats sur la guerre dans la bande de Gaza et de résurgence des actes antisémites. Elle a insisté auprès du tribunal sur l’importance de ce procès, dans un contexte marqué par d’autres tentatives de déstabilisation orchestrées depuis l’étranger : « Votre décision, c’est la première, un jalon absolument essentiel pour la suite. »
Lors de leurs plaidoiries, les parties civiles se sont employées à démontrer le caractère antisémite des dégradations de mai 2024, revenant notamment sur la signification des mains rouges, symbole lié au lynchage de deux réservistes israéliens à Ramallah (Cisjordanie) en 2000. Le tag de ces mains sur le Mémorial de la Shoah est « ni plus ni moins qu’un appel au meurtre » visant les Juifs de France, a dénoncé Jacques Fredj, directeur du monument, venu assister au procès. « Avec une façade de 14 mètres de haut, une étoile de David de deux mètres de haut sur deux mètres, (…) personne ne peut croire que cette triste épopée se soit retrouvée là par hasard » a estimé David Père, avocat du Mémorial de la Shoah.
Un an plus tard, le lieu faisait l’objet d’une nouvelle dégradation, cette fois-ci à la peinture verte, toujours sur fond de soupçon d’ingérence russe. « Il n’a jamais fait de doute pour nous que (…) l’antisémitisme était la motivation principale des quatre mis en cause » a déclaré de son côté Galina Elbaz, avocate de la Licra. « L’ingérence n’excuse pas l’antisémitisme de ce dossier. Elle n’excuse pas, elle instrumentalise. »
De son côté, la défense a insisté sur le mobile pécunier de l’opération. Georgi F. « est une circonstance aggravante à lui seul », concède son avocat Martin Vettes, en référence aux tatouages néonazis du prévenu bulgare. Il a toutefois démenti le caractère antisémite des motivations de son client, le présentant comme un père de famille souhaitant régler ses arriérés de pension alimentaire. L’intéressé avait évoqué, à l’audience, des problèmes de santé l’ayant empêché de travailler pendant six mois. Selon son conseil, Georgi F. n’a pas été recruté par Mircho A., son ami de longue date, en raison de leurs affinités politiques – ils se sont rencontrés dans les milieux ultranationalistes bulgares – mais pour profiter de sa vulnérabilité.
Rappelant l’implication du prévenu dans une autre affaire d’ingérence, celle de cercueils portant la mention « soldats français de l’Ukraine » déposés sous la Tour Eiffel en juin 2024, l’avocat de Georgi F. l’a présentée comme la « double preuve » de motivations financières et non politiques.
« S’il avait été motivé par l’idéologie, il aurait fait le choix de ne s’en prendre qu’aux Juifs ou aux autres populations visées par les néonazis »
Martin Vettes, avocat de Georgi F.au tribunal correctionnel de Paris
L’avocat a achevé sa plaidoirie en appelant le tribunal à faire abstraction du lourd contexte politique qui entoure l’affaire : « Si vous écartez la circonstance aggravante de l’antisémitisme, vous allez en prendre plein la tête. Mais votre devoir de juge, c’est d’écarter l’opinion publique et de juger les faits tels qu’ils sont », a-t-il conclu. Les plaidoiries de la défense doivent se poursuivre vendredi.