Abandonné par ses partenaires commerciaux, qui le jugent « raté », le film n’a été projeté que dans sept salles le jour de sa sortie, mercredi. Le réalisateur dénonce un « autosabotage ».
L’habit ne fait pas le pape, mais sur le papier, le film avait tout pour être un succès. Kad Merad, acteur apprécié du grand public, dans un rôle de souverain pontife. Sylvain Estibal, cinéaste récompensé en 2012 par le César du meilleur premier film pour Le Cochon de Gaza, à la réalisation. Un tournage au Mexique, et un scénario loufoque : après avoir kidnappé le pape lors d’une visite, un cartel se rend compte qu’il s’agit d’un sosie, envoyé par le chef de l’Eglise catholique. Il sera pourtant bien difficile de voir Papamobile sur grand écran, malgré une sortie nationale mercredi 13 août.
Seules sept salles éparpillées à travers la France l’ont diffusé le jour de sa sortie. Toutes sont situées dans des villes de moins de 35 000 habitants, à l’exception d’Avignon (Gard). Sur la trentaine de cinémas ayant prévu de le projeter dans les semaines suivantes, selon Allociné, aucun ne se trouve à Paris ou à Marseille. En résumé, Papamobile n’a bénéficié que d’une « sortie technique », stratégie qui vise à limiter les pertes lorsque les diffuseurs ne croient pas en la réussite d’un film. Un fait rare pour une comédie française avec un acteur aussi populaire au casting.
« J‘avoue, c’est raté, c’est une comédie pas drôle, selon la plupart de ceux qui l’ont vue. Ça arrive dans le métier », a regretté mercredi le producteur du film, Jean Bréhat, dans les colonnes du Canard enchaîné. « Dommage qu’un producteur censé défendre ses projets s’exprime ainsi dans la presse le jour de sa sortie », a répondu le réalisateur, Sylvain Estibal, sur le réseau social X. « D’autres qui ont vu le film l’ont trouvé hors normes, fou et amusant, et ne comprennent pas que sa sortie soit ainsi sabordée. »
Papamobile est né une idée ambitieuse pour une production française. « Quand le pape François est parti visiter le Mexique en 2016, Sylvain Estibal et moi nous sommes demandés ce qu’il se serait passé si pontife s’était fait kidnapper par un cartel », explique Myriam Tekaïa, coscénariste et actrice principale du film, qui joue la cheffe de l’organisation criminelle. « Le producteur Jean Bréhat, fan du film Le Cochon de Gaza, a entendu parler du scénario et s’est montré intéressé pour lancer la production », poursuit-elle.
Le tournage a commencé des années plus tard, en août 2023, après que Kad Merad a accepté de jouer les personnages du vrai et du faux pape. « C’était un rôle à contre-emploi, il a pris un risque et il a été excellent », s’enthousiasme Myriam Tekaïa.
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Contrairement à ce qui a été avancé sur les réseaux sociaux, le film n’a bénéficié que d’un budget modeste de 1,2 million d’euros, s’est agacé Sylvain Estibal, dans son droit de réponse publié sur X. « Il n’y a pas d’argent public dans ce film, à part une petite aide du CNC [Centre national du Cinéma] pour le développement d’une aide au scénario », a-t-il ajouté. Une aide d’un montant de 30 000 euros, selon le site de l’institution. « Le manque de moyens est totalement assumé dans la réalisation, avec un côté ‘nanar’ revendiqué », a continué le réalisateur.
Le long-métrage a en ainsi été tourné en un temps très limité. De nombreuses scènes ont dû être supprimées du scénario, et les équipes n’ont bénéficié que de 24 jours au Mexique pour tout filmer.
« Kad s’amusait sur le tournage, notamment lors la scène de l’enlèvement du pape dans son véhicule, car il n’avait jamais tourné un film aussi rapidement. Il m’a dit : ‘Soit c’est culte, soit c’est une cata’. »
Myriam Tekaïa, actrice principale et coscénariste de « Papamobile »à franceinfo
Il a fallu faire preuve d’inventivité : le Vatican a été reconstitué à partir de l’ancien palais présidentiel mexicain, mis à disposition gracieusement par les autorités locales. « Le film a un univers fou et il montre qu’on peut réaliser un film ambitieux, qui ouvre l’imaginaire, avec de petits moyens, sans être une production hollywoodienne », défend Myriam Tekaïa. Acteurs principaux, réalisateur et plusieurs techniciens ont même décidé de renoncer à tout ou partie de leur salaire pour que la comédie puisse se faire, selon Sylvain Estibal.
Mais le projet s’est encore compliqué, une fois la première version du film rendue. « Il faisait à l’origine 1h15, et le contrat qui nous liait à Amazon [un des financeurs privés] stipulait une durée minimale de 1h30. Sylvain [Estibal] a donc dû fouiller les tiroirs des images de tournage pour pouvoir atteindre cette durée, explique Myriam Tekaïa. Or, cela a chamboulé le rythme du film, primordial dans une comédie. »
S’en sont suivis quelques allers-retours compliqués entre The Jokers Films, le distributeur du long-métrage chargé de le placer dans les salles de cinéma, et le réalisateur. Début 2025, distributeurs et producteur ont même décidé d’abandonner le projet. « Ça a été violent, et [Sylvain Estibal] s’est battu lui-même pour trouver un autre partenaire », continue Myriam Tekaïa. Mais aucun acheteur n’a misé sur Papamobile lors de sa présentation au marché du film cannois, en mai 2025.
The Jokers Films s’est résolu à promouvoir le film, dont il avait acheté le scénario en 2023. « La distribution est un métier comme beaucoup d’autres, où parfois on gagne et parfois on perd. On parie sur des projets, parfois réussis, parfois ratés », explique Manuel Chiche, président de l’entreprise. « Dans le cas de Papamobile, nous avons été très déçus par le résultat final, mais avons honoré notre engagement à le distribuer. »
« [Nous l’avons fait] a minima. De toute façon, les exploitants n’en voulaient pas, si ce n’est peut-être ceux qui manquaient de films populaires. »
Manuel Chiche, président de The Jokers Filmsà franceinfo
Papamobile n’a eu droit qu’une bande-annonce d’une trentaine de secondes. « C’est vraiment du sabotage, ils ont même intégré un plan raté », critique Sylvain Estibal auprès de franceinfo, ajoutant que « bien des distributeurs sortent des films qu’ils n’aiment pas ».
Quoi qu’il en soit, les spectateurs se font bien rares. Pour la première séance du film, mercredi, le cinéma CinéCubic de Saverne (Bas-Rhin) n’a vendu aucun billet. « Ce n’est pas la bonne période pour ce genre de films un peu audacieux, car le public fidèle, plutôt âgé, est soit en vacances, soit chez soi à cause des chaleurs », avance Felicia Keskin, qui travaille à la direction de l’établissement.
« Il y a cette bande-annonce bâclée, ce torpillage dans les médias : c’est du gâchis, déplore Myriam Tekaïa. A titre de comparaison, le film connaîtra une réelle sortie en salles en Allemagne et en Belgique. »
Les équipes de Papamobile espèrent qu’il aura aussi droit à une seconde vie en France, lors de sa diffusion sur la chaîne OCS dans quelques mois, puis sur la plateforme de streaming d’Amazon en 2026. « Ce film (…) est un voyage absurde dans notre époque et aborde des thèmes sensibles tels que la religion, le narcotrafic et les migrations avec humour et bienveillance. J’invite les curieux à se faire leur propre avis », martèle Sylvain Estibal, dans son post sur X.
« Il ne s’agit pas d’un discours commercial de ma part, puisqu’il sera de toute façon très difficile à voir en salles », insiste le réalisateur, qui défend son projet depuis bientôt dix ans. Difficile de se faire une idée exacte de l’avis du public sur le film : le lendemain de sa sortie, les sites d’agrégation d’opinions Allociné, Sens critique et Letterboxd ne cumulaient à eux tous que 14 notes d’utilisateurs. Mais le faible nombre d’étoiles, comme les critiques, pointaient pour la plupart un « évident manque de moyens ».