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Le site emblématique du Mont-Saint-Michel, dans la Manche, est dirigé par deux institutions publiques. Une bizarrerie que la Cour des Comptes épingle dans son prochain rapport.
Quand on cherche des informations sur le mont Saint Michel, il n’est jamais simple de s’y retrouver. Il y a plusieurs sites officiels, plusieurs réseaux sociaux. Les touristes ne le savent pas, mais le site touristique est géré par deux structures publiques, qui se livrent une véritable guerre de territoires. D’un côté, l’Établissement Public d’Intêret Culturel (Epic), géré par la Région ; de l’autre, le Centre des Monuments Nationaux, situé à Paris.
Pour mieux comprendre cette guerre larvée, il faut tout simplement se rendre à la boutique dite “officielle” en bas du Mont. L’équipe de l’Oeil du 20 Heures s’est faite passer pour des touristes, et fait un test, en voulant acheter une tasse. Dans cette échoppe, beaucoup de souvenirs en tous genres, mais impossible d’acheter un mug arborant l’emblème du Mont-Saint-Michel : l’abbaye. « Nous, c’est la marque déposée du Mont-Saint-Michel. En fait, il y a deux institutions qui cohabitent. Si vous voulez un truc de l’abbaye, il faut aller à l’abbaye”, concède un vendeur.
Pour cela, il faut monter tout en haut du Mont-Saint-Michel, et se rendre à une autre boutique, qui s’occupe de l’abbaye. Là, on trouve bien un mug avec l’abbaye, mais avec une autre marque, un autre logo : tout est en double ! Conséquence, il y a aussi des doublons… au niveau des employés. Le Mont a ainsi deux chargés de communication qui travaillent pour deux organismes différents.
Des doublons scrutés par la Cour des Comptes, qui doit sous peu sortir un rapport avec des recommandations très attendues, et une question : qui à l’avenir, doit gérer le Mont ? Aujourd’hui, deux structures sous la tutelle du ministère de la culture rivalisent. D’un côté, le centre des monuments nationaux basé à Paris gère 70% de l’île, de l’abbaye aux remparts. Les revenus des visites servent également à financer une centaine de monuments en France. De l’autre, le jeune EPIC lui gère sur place l’écrin, notamment les navettes et les parkings, ce qui lui permet de s’autofinancer.
Une double gestion qui questionne mais quand on aborde le sujet, au Mont Saint Michel, le silence est de mise. “C’est un sujet sensible”, “je ne peux pas m’aventurer sur le sujet, c’est tabou ici”, ou encore “je ne veux pas être cité” seront nos seules réponses. Aucun des acteurs concernés de près ou de loin n’a souhaité donner suite à nos questions.
Seul le président de la région Normandie, Hervé Morin, favorable à une gestion de l’ensemble du site par l’établissement public, l’EPIC, a accepté de nous parler.“C’est un exemple flagrant de l’incapacité de l’État à se transformer pour être efficace. On maintient deux structures, là où il n’en faudrait qu’une seule, pour ne pas être constamment avec la bureaucratie du Centre des Monuments Nationaux.”
Alors qu’il faut trouver dans les années qui viennent 30 millions d’euros pour entretenir le Mont, cette guerre de territoire inquiète aussi les commerçants. « Il y a trois clans : vous avez l’administrateur, l’EPIC, et nous les commerçants. Et chacun à un part du gâteau. Mais j’ai l’impression que l’EPIC veut tout le gâteau, et ça, ça nous inquiète », assure Emmanuel Conan, gérant du magasin « Les Mouettes ».
Ceux qui sont aussi inquiets, ce sont la trentaine d’habitants qui vivent toujours sur le Mont. La famille de Gabriel Bossart réside ici depuis six générations. Lui craint que dans cette équation, soit oubliée l’histoire du Mont. « Ce qui me préoccupe surtout, ce n’est pas tant qui va récupérer l’abbaye, c’est que le village en lui-même reste une commune et un village, et qu’il n’y ait pas un aspect muséification ou transformation en appartements qui s’opère. »
Alors, qui va remporter la gestion du Mont et ses 5,6 millions d’euros de recettes nettes annuelles ? Sur ce sujet sensible, la publication du rapport de la Cour des Comptes, prévue pour le mercredi 9 juillet, a finalement été reportée.